Modèle territorial : vers la civilisation capsulaire ?

Modèle territorial : vers la civilisation capsulaire ?

J’aurais pu dédier cette analyse de nIEWs au rapport d’évaluation du CWATUPE rendu public le 29 mars à Liège pour fêter – oh la belle fête ! – les 50 ans de la loi organique sur l’aménagement du territoire. A cette occasion, les divergences de vue des uns et des autres – entreprises, environnementalistes, promoteurs immobiliers – sont ressorties. Ce qui a préfiguré les joyeux arbitrages auxquels devra s’adonner le Ministre pour livrer la réforme tant attendue. J’aurais pu aussi revenir sur la semaine sociale que le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) fin mars a consacrée précisément à l’aménagement du territoire. S’il en était encore besoin, le MOC a démontré avec intelligence que l’aménagement du territoire s’insinue dans toutes choses au niveau politique, et que ne pas y prêter aujourd’hui attention c’est réfléchir trop partiellement aux enjeux de société. Enfin, j’aurais pu parler de la mort annoncée par Duferco de Carsid à Charleroi. Au-delà du drame social terrible, cette annonce constitue un choc urbanistique de premier plan aux portes du centre-ville. J’aurais pu aborder l’un ou l’autre de ces thèmes, mais…

Mais, j’ai décidé de faire ici écho à The Capsular Civilization, The City in the Age of Fear. Ce livre de Lieven De Cauter, paru il y a huit ans, dépeint avec une acuité perturbante notre rapport au territoire. Certes, 2004, ce n’est plus vraiment « de l’actu », mais étant donnée l’extrême pertinence du discours, je suis tenté d’y voir une « actu » inaltérable, à la limite bien plus tranchante qu’un CWATUPE qui se refond, qu’une semaine sociale plus aménagement du territoire que de coutume, ou qu’un Carsid qui ferme boutique.

La « civilisation capsulaire », c’est le scénario du pire, mais malheureusement, c’est aussi le scénario qui s’impose. Et ceci, sans qu’on ne se rende compte de rien, et sans qu’on ne l’ait choisi. La civilisation capsulaire, c’est le scénario du non choix. Face à la boulimie technologique, la suburbanisation de nos modes de vie et la polarisation de la société, nous nous replions dans des capsules dérisoires : des voitures, des cocons architecturaux, des enclaves urbanistiques. Le développement croissant des shopping-centers, des gated-communities – un lotissement cul-de-sac en rase campagne n’en est-il pas le premier niveau ? – et des parcs d’attraction en est une expression claire.

urba.jpg

Illustration : La tendance de l’urbanisation en Wallonie ? (Joël Scuttenaire)

Face à des catastrophes environnementales en recrudescence (inondations, canicule, tempêtes), nos sociétés semblent n’avoir trouvé qu’une réponse unique et bien étrange : la militarisation et la sécurisation à l’extrême. Un vrai cache-misère en lieu et place d’un traitement adéquat. Refouler sans relâche de nos côtes les affamés venus y accoster ne freinera jamais la désertification de l’Afrique subsaharienne.

Face à une telle déshérence, la « capsularisation » constitue le choix de ceux qui en ont les moyens. Il s’agit donc de la fuite d’un chaos en apparence irréversible vers un environnement protégé et confortable, bien que précaire. Par un tel choix, il y a la renonciation implicite à une société heureuse et pacifiée dans un environnement sain et durable. On est bien loin de l’utopie de Thomas More. On est en revanche en plein dans un mauvais scénario de science-fiction.

La route qui se dessine, et que beaucoup de coins en Belgique épouse déjà peu ou prou, est celle d’ilots épars d’ordre et de prospérité perdus dans un océan de chaos. Et dans ces ilots on y simule la normalité plutôt qu’on ne la vit réellement. La gated-community, le shopping-center, le parc d’attraction et l’atrium sont les modèles urbanistiques et architecturaux les plus emblématiques de cet ordre nouveau : un monde indoor de semblants de lieux publics, totalement privatisés dans le fond, avec à l’extérieur un monde chaotique, dangereux, incontrôlable. Selon Lieven De Cauter, il est assez probable que cette tendance peu heureuse (à nos yeux) progresse.

La « capsularisation », c’est le résultat de plusieurs facteurs comme la suburbanisation, l’individualisme, la « technologisation », et, avec la dualisation de la société, une sorte de migration d’un nouveau genre, une migration interne : abandon des espaces extérieurs et isolement dans des enclaves protégées. La « capsularisation », c’est une tendance défensive : le monde comme un archipel de forteresses et d’enclaves contre un espace extérieur hostile.

Pour Lieven De Cauter, Johannesburg est le modèle de ville qui cristallise aujourd’hui le plus ces tendances en développement. La division entre riches et pauvres, et, entre blancs et noirs, y est tranchée. Ce qui crée une ligne d’opposition très marquée entre espaces intérieurs et espaces extérieurs. La vie quotidienne à Johannesburg est militarisée au plus haut degré. Ses habitants vivent dans un état de siège permanent. L’enjeu principal y est celui de la survie. Celui qui ne se barricade pas, est volé, violé, tué. L’état normal de conscience est celui d’une vigilance de tous les instants. Dans ce contexte, la quasi seule réponse apportée est une utilisation maximale des technologies sécuritaires. Une sécurisation qui ne fait que renforcer un peu plus la dualisation de la société à l’origine du mal…

Ce qu’on peut craindre à l’instar de Lieven De Cauter, c’est que la société de fils barbelés de Johannesburg devienne la norme des développements urbanistiques à venir. Et à regarder de près les tendances belges de l’aménagement du territoire, Johannesburg pourrait être moins loin qu’on ne le croit.