Morale de la (des) crise(s)

Morale de la (des) crise(s)

La crise sanitaire qui touche actuellement l’ensemble de l’humanité (ou peu s’en faut) suscite bien évidemment de nombreuses réflexions et analyses. En toute humilité et en toute empathie envers celles et ceux qui souffrent à quel titre que ce soit de la crise actuelle, voici une petite contribution à ce travail de réflexion. Avec pour seule ambition de tirer d’éventuels enseignements pour la gestion d’autres crises, d’autres défis.

Comment un groupe humain fait-il face à une menace grave et avérée – qu’il s’agisse d’une situation de crise (entendue comme un phénomène rapide et de grande ampleur) ou d’un phénomène plus lent, plus insidieux ou moins directement perceptible ? La manière de faire face dépend évidemment de la nature de la menace. Il est dès lors délicat de comparer la gestion d’une crise sanitaire à celle d’un problème environnemental (effondrement de la biodiversité, bouleversements climatiques, …) ou social (paupérisation, migrations, …). Il semble néanmoins possible de dégager quelques éléments de réflexion qui pourraient s’avérer utiles à celles et ceux dont l’action vise à ce que tous les membres de la communauté humaine présents et à venir puissent vivre sur une planète préservée, dans un environnement propice à une vie décente et sereine.

Face à la pandémie de coronavirus qui s’est progressivement répandue sur tous les continents au cours du premier semestre 2020, de très nombreux Etats ont prouvé que gérer une crise grave en déployant des moyens réputés inutilisables est possible, même en démocratie. La qualité de la gestion dépend bien évidemment de nombreux paramètres, dont quelques-uns apparaissent déterminants : la faculté à prendre la mesure de la gravité de la situation, la rapidité de cette prise de conscience et de la réaction qui s’ensuit, l’adoption de mesures proportionnées.

Dans un contexte de mondialisation, la dynamique de développement d’une pandémie (qui, de « petite » épidémie localisée, se déploie en quelques semaines sur l’entièreté de la planète) rend particulièrement difficile une perception correcte de la gravité de la situation dans les délais qui permettraient de la « tuer dans l’œuf ». Les pouvoirs publics (cette considération concerne notamment les réactions des Etats européens) ont, pour beaucoup, tardé à intégrer pleinement les alertes lancées par de nombreux experts de la santé. Lorsqu’on est « le nez dans le guidon » de la gestion quotidienne, il est très difficile de ne pas considérer comme futile tout ce qui ne relève pas de ces dossiers réputés urgents dans lesquels on s’investit sans compter. Il est tout aussi difficile de résister à l’impératif de croissance qui impose la plus grande prudence face à toute mesure qui pourrait « nuire à l’économie ». Accepter comme fondées les mises en garde des professionnels de la santé (dont les premières remontent au moins de janvier) demandait donc une belle capacité à s’extraire du quotidien, une ouverture d’esprit hors du commun et un réel respect pour les lanceurs d’alertes. C’est sans doute une culture politique favorisant ces qualités qui explique que certains pays, comme l’Islande, ont réagi plus tôt que d’autres. Tout ce qui peut favoriser l’émergence ou le renforcement de ces qualités semble donc de nature à améliorer les réponses sociétales aux grands défis auxquels est confrontée l’humanité. Ceci pourrait constituer un premier enseignement.

Face à l’évidence des chiffres, le diagnostic a finalement été accepté par tous. Mais pourquoi dans le cas de cette crise sanitaire et pas face à d’autres alertes ? La perception du danger des atteintes à l’environnement est bien plus complexe, notamment du fait que l’identification aux victimes (se projeter soi-même en tant que victime potentielle) est, pour de nombreuses personnes, bien plus difficile que dans le cas de la crise sanitaire actuelle. Les victimes de la migration et des bouleversements climatiques, qui se comptent par millions, restent anonymes, contrairement aux voisins, aux amis, aux membres de la famille qui sont frappés par la pandémie. En 2009, le Global Humanitarian Forum (alors présidé par Kofi Annan, Secrétaire général des Nations Unies) publiait un document intitulé « Anatomie d’une crise silencieuse ». Le constat posé était effrayant : chaque année, les changements climatiques affectent sérieusement 325 millions de personnes et en tuent 300.000.1 Onze ans plus tard, les réponses au défi climatique restent encore très largement insuffisantes… Le 06 mars 2020, l’ONU annonçait que le seuil des 20.000 migrants morts en Méditerranée était franchi. Les personnes que le désespoir pousse à tenter de trouver refuge en Europe ne s’en trouvent pas moins vues par nombre d’Européens comme des envahisseurs à repousser plutôt que comme des sœurs et frères humains à secourir… Face au coronavirus, les décès de quelques dizaines de compatriotes (et la crainte de faire très rapidement face à un emballement incontrôlable) ont motivé les pouvoirs publics à agir. Les sociétés occidentales, qui se rêvent géants invincibles, ont bien dû admettre qu’elles avaient des pieds d’argile. Pour améliorer la réponse des sociétés humaines aux défis sociaux et environnementaux qu’elles ont tendance à négliger, il convient donc de sortir les victimes de l’anonymat (ce que s’attachent déjà à faire certaines ONGs), de casser l’illusion – surtout présente, pour des raisons culturelles, en Europe et en Amérique du Nord2 – d’être « inatteignables », indestructibles, voire éternelles. Voilà un deuxième enseignement potentiel.

Certes, il y eut des errements dans la gestion de la crise actuelle (comme en atteste cet article retraçant la chronologie des événements en Belgique), mais la rapidité avec laquelle les pouvoirs publics se sont entendus pour prendre des mesures lourdes, aux conséquences socio-économiques dévastatrices, est impressionnante : deux à trois semaines ont suffi pour passer de l’interrogation (voire du déni) à l’action ferme. Cette sortie par le haut des hésitations et reculades trouve sans doute son origine dans le fait que les premières manifestations de cette crise ont confronté les membres des exécutifs à leurs propres systèmes de valeurs. Dans le quotidien, les yeux sont rivés sur le PIB et autres indicateurs de croissance, empêchant de voir la détresse des nombreuses personnes que nos sociétés laissent sur le bas-côté. La crise actuelle, avec la prise de conscience que la vie de (dizaines de) milliers de citoyen.ne.s était directement menacée, a permis aux membres des gouvernements de se reconnecter avec les valeurs fondamentales qui, heureusement, animent nombre d’entre eux : respect de la vie humaine, altruisme, solidarité, responsabilité, … Ce troisième enseignement est peut-être bien fondamental : pour sortir de la fausse urgence dans laquelle nous enferme la vie moderne et entrer dans la vraie urgence que réclament les dérives sociales et les pressions environnementales, il est utile de prendre conscience des valeurs qui nous sont chères, mais que nous avons tendance à négliger. Quoi de plus malheureux de se dire, comme cet ingénieur en fin de carrière croisé en 1997 : « Maintenant que je vois grandir ma petite-fille, je me rends compte que, à cause de mon surinvestissement professionnel quand j’étais jeune, je n’ai pas vu grandir ma propre fille »…

Dans les sociétés démocratiques ayant fortement valorisé la liberté individuelle, prendre des mesures réduisant directement celle-ci semble a priori inconcevable. Tout aussi difficile apparaît l’adoption de mesures risquant de perturber l’économie en raison de la prédominance des questions économiques et financières et de la place accordée aux acteurs qui les représentent. Ces deux freins entravent fortement les gouvernements. La tentation est grande, dès lors, de commencer à prendre des mesures de type « mesurettes » qui seront acceptées par la population et les acteurs économiques, en espérant (sans trop y croire parfois) qu’elles suffiront à éteindre l’incendie. Par ailleurs, l’adoption de mesures proportionnées au mal à traiter est bien sûr plus facile si celles-ci sont vues comme un épisode certes douloureux mais limité dans le temps, un « interlude » suite auquel la vie reprendra « comme avant ». Et les décideurs ne sont pas seuls à espérer ce « retour à la normale ». La situation actuelle est vécue – à raison – comme une contrainte. Qui plus est dans un contexte terriblement anxiogène. Avec, pour de nombreuses personnes, des souffrances psychologiques et/ou physiques, des conséquences financières douloureuses. Il s’agit donc d’une expérience négative, à titre personnel et collectif, expérience que l’on a envie d’oublier, de laisser derrière soi. Une réponse proportionnée aux enjeux sociaux et environnementaux serait de toute autre nature, en ce sens qu’elle nécessiterait une remise en cause fondamentale de nos modes de production et de consommation, mais aussi des paradigmes et de des valeurs en cours dans nos sociétés, comme le soulignait l’IPBES en mai 20193. L’objectif de maximisation du profit et le repli sur soi (trouvant notamment son expression dans le mantra qui dénonce une prétendue « rage taxatoire » en faisant abstraction du fait que les politiques sociales doivent être financées) tiennent aujourd’hui le haut du pavé. Pour preuve le peu d’intérêt porté aux alertes lancées par le personnel soignant (le premier mardi des blouses blanches, c’était le 04 juin 2019…). Or, sous la croûte, il est clair que les valeurs de respect, de solidarité, de responsabilité sont encore bien présentes chez les personnes qui composent nos sociétés. L’actualité en donne d’innombrables preuves. Mais il est besoin d’expliciter ces valeurs, d’oser les verbaliser, les partager, d’oser parler de morale (car c’est bien de cela qu’il s’agit), mot qui est presque devenu tabou dans nos sociétés. Ce qui nous ramène au troisième enseignement évoqué ci-dessus.

Au terme de cette petite réflexion, il apparaît que c’est un travail culturel, sociologique, philosophique qu’il semble nécessaire de mener afin d’améliorer la manière dont nos sociétés appréhendent les défis auxquels elles sont confrontées et la manière dont elles y répondent (ou non).

  1. Global Humanitarian Forum. 2009. The anatomy of a silent crisis
  2. Voir à ce sujet : Matthew B. Crawford. 2016. Contact – Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver. Paris : La Découverte
  3. IPBES. 29 mai 2019. Résumé à l’intention des décideurs du rapport sur l’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques

Pierre Courbe

Mobilité