Ni pour, ni contre, bien au contraire

Ni pour, ni contre, bien au contraire

Décidément, comme le dit le sage – je ne dédaigne pas m’appeler « le sage » lorsque je n’ai pas de représentant de la spécialité à disposition : « Il est plus difficile pour un homme politique d’assumer une proposition impopulaire que pour un eunuque de devenir papa. » La saga de la quatre façades vient de nous en offrir une nouvelle illustration. Et c’est, une fois de plus, Philippe « Punching-Ball » Henry qui en a pris pour son grade.

Notre pourtant peu téméraire ministre de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire et de la Mobilité a en effet eu l’outrecuidance de déclarer que, tenez-vous bien : « Les villas quatre façades, ce n’est plus faisable. » Oufti valè, kéne afaîre en Walonîye ! Le courroux populaire submergea les forums et les annales ministérielles, pourtant déjà abondantes en la matière, s’enrichirent encore d’épithètes fleuris et considérations peu amènes. On vit ainsi les désormais traditionnels « khmer vert » et autres « ayatollah » rejoints par un « t… d. c.. », quelques « liberticide » et un contingent de « pourri ». La vindicte poujadiste fut d’autant plus virulente que ce salopiau qui nous gouverne en dépit du bon sens habite lui-même une de ces quatre façades honnies dont quelques journaux mus par une inextinguible soif de vérité et un inaliénable devoir d’informer publièrent la photo.

facades.jpg Face à ce tollé relayé jusqu’au sein du Parlement wallon par une question parlementaire, le fautif amorça une courbe rentrante en précisant que, bien sûr, jamais au grand jamais, il n’avait été question d’interdire les quatre façades : « Le parc bâti résidentiel wallon revêt des formes multiples : bâtiments mitoyens et semi-mitoyens dans les centres, anciens bâtiments agricoles dans le c½ur des villages, et pavillons résidentiels en extension des urbanisations en ville comme à la campagne : tous ces bâtiments sont destinés à être maintenus et habités. » Que cela est joliment dit… Mais alors quel était l’objet de sa sortie ? Il y arrive : « Aujourd’hui, les terrains le long des voiries ont la cote : équipés facilement, ils sont moins chers à l’achat. Mais beaucoup en reviennent : la maison est trop grande quand les enfants sont partis, deux voitures sont nécessaires, les écoles et les commerces sont éloignés et les transports plutôt rares… » Et ? « D’autres manières d’habiter doivent se développer, de manière diversifiée, près des services… » Donc, en résumé et en clair, pas question d’interdire les quatre façades ; il doit y avoir du logement pour tous les goûts et toutes les envies suite à quoi, chouette et youppie, chacun fait fait fait, ç’qui lui plaît plaît plaît.

Mais attention : on n’oublie pas que, quand même et malgré tout, la quatre façades, ce n’est pas vraiment top. Dès lors et conformément aux dogmes du changement désirable, on va s’atteler à rendre la ville plus attractive de sorte que les gens abandonneront d’eux-mêmes les contraintes de leur villa à la campagne pour les plaisirs d’un appartement en ville. Cela prendra du temps, « des dizaines d’années », mais on n’aura brusqué personne et ça, c’est vachement important.

Le plus terrible dans l’affaire, c’est que je ne force même pas le trait : le souci de l’acceptation des mesures proposées conduit bel et bien à une pondération… incompatible avec l’urgence de la situation. On n’impose pas, on recherche l’adhésion. Si elle ne vient pas ? On verra bien à ce moment là. Et tant pis s’il est déjà trop tard.

On se trouve là au c½ur du casse-tête environnemental : pour apporter des réponses efficaces aux problèmes de mobilité, d’énergie, de raréfaction des ressources, de réchauffement global, etc., il faut agir en amont, bien avant d’être sous la pression des événements. Mais les adeptes du changement volontaire en vue d’échapper à une menace aussi abstraite que lointaine, ça ne court pas les rues. Et comme les décideurs ne veulent rien imposer par crainte de … – de quoi, en fait ? De déplaire ? –, on continue as usual, on se laisse glisser dans l’abîme en constatant, béats, que « jusqu’ici, tout va bien ».

Cet épisode démontre en fait de manière édifiante l’importance négligeable que nos décideurs accordent aujourd’hui encore aux enjeux environnementaux. Car lorsqu’il s’agit de débloquer des milliards pour « sauver les banques » ou de décréter la rigueur pour réduire le déficit budgétaire, les états d’âme du peuple leur importent peu. Et pour cause : là, ils sont face à des « vraies » urgences…

Pour en revenir à la saga des quatre façades, Philippe Henry constitue un bouc-émissaire tellement idéal que ses détracteurs on complètement oublié que sa sortie faisait écho aux propos non pas d’un quelconque écolo totalitaro-bobo mais de Willy Demeyer, le bourgmestre PS de Liège. Qui disait : « Les règles urbanistiques permettent l’exode urbain de manière massive et sont un coût pour la collectivité extrêmement important. » Et de citer l’exemple des Pays-Bas – « Là, l’étalement urbain est interdit. Les villes sont très denses, mais, dès qu’on en sort, c’est la pleine campagne ! » – pour condamner sans ambages le modèle de la quatre façades : « Ce n’est pas conciliable avec le fait de conserver une Sécurité sociale de haut niveau, des pensions d’un niveau correct, un enseignement de qualité, etc. L’argent public, il n’est pas inépuisable, hein ! Si on le met à l’infini dans les routes, dans les égouts, dans l’éclairage, on ne sait pas le mettre dans le reste. Il faut choisir ses priorités. Si on veut à la fois ne pas trop dépenser l’argent public et créer plus de richesses, il faut investir davantage dans les villes. » Ah, il déchire, le Willy ! Pas le genre à s’interdire d’interdire. Sans que personne ne crie au scandale liberticide. C’est vrai que ses motivations sont sociales et non environnementales, cela change tout. Mais cela constitue surtout une formidable preuve par l’exemple qu’enjeux sociaux et environnementaux sont étroitement liés pour le meilleur et non pour le pire ! Et que c’est sans doute dans la réussite de cette union là que se trouve la clé ouvrant la porte de la société de demain.

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, n’oubliez pas : « Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème. » (Gandhi)