NIMBY et « Mani-festa-pulation » citoyenne

 

Le 23 mars, trois associations concernées par le projet de dédoublement de la N5 au sud de Charleroi organisaient un colloque sur ce thème. Il s’agissait des associations Nos Viladjes (Gerpinnes), le Comité de défense de Bouffioulx et Couillet.be, rassemblés sous la houlette du président de ce dernier comité, Paul Ficheroulle, député wallon (PS). L’asbl Charleroi South Air Pur, qui regroupe majoritairement des personnes habitant à l’ouest de la N5, n’était pas invitée. « En 2003, ses membres avaient refusé de signer la charte commune aux associations de riverains car nous nous prononcions contre le tracé est » argumentait Paul Ficheroulle dans Le Soir du 16 mars.

Ceux qui refuseraient un tracé ouest (ce qui ne correspond pas à la réalité : voir le site www.e420.be) seraient donc d’affreux nimbyistes, au contraire de ceux qui ont signé une charte dont l’article premier stipule le rejet de tout tracé est… Le raisonnement est pour le moins surprenant et révélateur du fait que l’infamant anglicisme « nimby » (Not in my backyard – pas dans mon jardin) est utilisé à tort et à travers par la classe politique pour discréditer les démarches citoyennes…

Il est par ailleurs intéressant de remarquer combien ce clivage est-ouest est révélateur de l’effet de coupure induit par une infrastructure routière. Cet effet de coupure a déjà été étudié en Californie en 1969 : plus le trafic est dense, moins on traverse la route et moins on connaît ses voisins d’en face. Ceci a été brillamment commenté par le Professeur John Adams du University College London (http://www.geog.ucl.ac.uk/~jadams/) dans son article « the Social implication of hypermobility » (1999).

Inter-Environnement Wallonie ne figurait pas non plus au rang des invités ce 23 mars. En cause, son analyse « nouvelles infrastructures routières et développement durable : un mariage contre nature ». Principe jugé correct mais qui « doit souffrir quelques exceptions ». Comme beaucoup d’hommes politiques locaux ont leur « chaînon manquant », à suivre cette logique dérogatoire, l’exception deviendrait vite la règle… Autre crime abominable : IEW ne tiendrait pas compte des éléments de développement économique. Il serait plus exact de dire que nous intégrons, au contraire, les conclusions des experts selon lesquelles les politiciens surestiment généralement les retombées économiques d’une infrastructure routière (voir les conclusions de la Table ronde 119 de la Conférence des Ministres Européens des Transports : http://www.cemt.org/pub/pubrtfr.htm). Et que nous intégrons également deux réalités pour le moins préoccupantes : les changements climatiques et la fin imminente de l’ère du pétrole bon marché.

Où se loge donc le réflexe Nimby : chez ceux qui placent leur analyse dans un cadre global, ou chez ceux qui veulent voir le « développement économique » produire ses effets collatéraux chez les voisins d’en face ?

Pour en savoir plus, une petite définition "maison" du terme nimby

Nimby

NIMBY. Not in my back-yard. Pas dans mon jardin (mais dans celui du voisin, ça ne me dérange pas trop…). L’attitude dénoncée par ces cinq petites lettres, révélatrice d’un manque de civisme, n’est que l’expression d’un sentiment bien humain. Il est en effet assez commun d’éprouver du soulagement lorsque le malheur frappe à côté (ouf! c’est pas pour ma pomme!).Le "nimbyisme", cependant, n’est pas exempt de contradictions lorsqu’il consiste à refuser les nuisances induites par une activité ou un équipement (voie ferrée, usine, …) dont on accepte par ailleurs les aspects positifs. Ceci est largement exploité par les promoteurs de tout poil, prompts à étiqueter de l’infamant néologisme toute mobilisation citoyenne faisant barrage à leurs projets. C’est oublier un peu vite que la mobilisation face à des nuisances existantes ou à venir (incinérateur, infrastructure routière, aéroport…) est bien souvent la "porte d’entrée" pour s’éveiller à la globalité des enjeux. En effet, les associations de riverains développent souvent une très bonne expertise des problèmes environnementaux , préalable nécessaire à l’application du slogan "penser globalement, agir localement".La dénonciation des attitudes nimby devient, dans les mains des promoteurs et responsables politiques, une arme de destruction de la mobilisation citoyenne. Mais ceux qui l’utilisent ainsi – dès qu’un citoyen a l’outrecuidance de manifester son mécontentement – sont les premiers touchés par le phénomène. Certains politiciens en refusant de prendre des risques électoraux (report de la mise en place de mesures jugées impopulaires), le "pas dans mon jardin" devenant alors "pas durant mon mandat". Certains industriels en refusant de mettre en place des mesures de réduction des nuisances certes coûteuses mais combien nécessaires (ne fût-ce que par respect pour les générations à venir), versant ainsi dans le "pas dans mon usine".Condamner le NIMBY pur et dur est nécessaire, mais osons aller plus loin et appliquer le NOPE (not on planet earth – pas sur la terre).

Pierre Courbe

Mobilité