Obama et les changements climatiques: une révolution ?

Obama et les changements climatiques: une révolution ?

Ce 20 janvier 2009, B. Obama est officiellement intronisé 44è Président des Etats-Unis. Sa campagne, axée sur le changement, a soulevé de nombreux espoirs dans de nombreux domaines, notamment celui des changements climatiques. S’il ne fait aucun doute que sur ce plan la position des Etats-Unis va s’améliorer, la question de l’ampleur du changement demeure : les efforts à fournir sont gigantesques et les intérêts économiques en jeu colossaux. La cause climatique l’emportera-t-elle ?

Le choix des membres de l’équipe de conseillers pour la science et la technologie confirme sa volonté de faire de la lutte contre les changements climatiques une des priorités de sa présidence[[Ce lien entre climat et géostratégie apparaît clairement dans la manière dont Obama se positionne à l’égard des grands pays émergents. Pour rappel, le refus d’un contingentement obligatoire des émissions n’était pas le seul motif d’opposition de l’administration Bush au Protocole de Kyoto. Une deuxième raison était que le Protocole n’impose aucune limitation des émissions au club des cinq -Chine, Inde, Brésil, Mexique, Afrique du Sud. Sur ce point, le Président est stratégiquement d’accord avec son prédécesseur, mais s’en démarque sur la tactique à suivre : selon lui, en refusant tout contingentement domestique, G.W. Bush aurait fait le jeu de l’Inde et de la Chine, sans compter que l’UE a profité du retrait américain pour s’installer au poste de leader climatique (et prendre de l’avance sur le marché des renouvelables). A cet égard, il est significatif qu’Obama n’envisage pas de suivre l’exemple de l’Australie, qui a ratifié Kyoto à Bali, en décembre 2007 : son projet n’est pas de rentrer dans le rang mais de prendre les rênes de la négociation d’un nouvel accord climatique post-Kyoto, afin que cet accord corresponde aux intérêts du capitalisme américain.]].
A la tête de cette équipe figure, comme attendu, John Holdren, 64 ans, professeur de sciences de l’environnement à l’Université d’Harvard, nommé directeur du bureau de la Maison Blanche chargé de la science et la technologie et co-président du comité des conseillers scientifiques. J. Holdren aussi été l’un des conseillers scientifiques de l’ancien président Bill Clinton.
Barack Obama a également retenu Jane Lubchenco, 61 ans, une biologiste marine respectée de l’Université d’Etat d’Oregon (nord-ouest) pour diriger l’Administration des océans et de l’atmosphère (NOAA). La NOAA est notamment responsable de suivre l’évolution climatique planétaire et de faire des prévisions sur les tempêtes et ouragans.
Comme Steven Chu[[Voici deux ans, l’illustre scientifique avait clamé que les centrales au charbon étaient son «pire cauchemar». Un état d’esprit en phase avec les environnementalistes mais de nature à inquiéter les énergéticiens américains : le charbon produit la moitié de l’électricité consommée par les Américains et les Etats-Unis disposent de la plus grande réserve de charbon au monde. Depuis, le futur ministre a changé de discours en estimant que le charbon est une «great national resource». Il est maintenu convaincu que le développement du charbon sera “propre”. Le résultat principal de ce revirement est qu’il est désormais apprécié de l’opposition républicaine.]], le physicien co-lauréat du prix Nobel de physique choisi par Barack Obama comme ministre de l’Energie, John Holdren et Jane Lubchenco ont plaidé avec force pour mettre en place aux Etats-Unis un système de limitations contraignantes des émissions de gaz à effet de serre pour éviter le réchauffement global. Ne l’oublions pas, l’Amérique est responsable du quart des émissions en gaz à effet de serre de la planète.

Un programme vert de gris aux relents géopolitiques

D’après la page consacrée à l’énergie et l’environnement sur le site Change.gov, on peut s’attendre :

 au démarrage d’un plan économique pour réduire de 80 % les émissions de gaz à effet de serre des habitations d’ici 2050[[Selon le quatrième rapport du GIEC, les pays développés, pris globalement, doivent réduire leurs émissions de 80 à 95% d’ici 2050 (par rapport à 1990). Cet effort herculéen est nécessaire pour ne pas trop dépasser 2°C de hausse par rapport à la période pré-industrielle, tout en respectant le principe des « responsabilités communes mais différenciées » entre pays du Nord et du Sud. A première vue, l’objectif d’Obama est tout juste en conformité avec cette recommandation des scientifiques. A ceci près que, un Américain moyen consommant annuellement à peu près deux fois plus de combustibles fossiles qu’un Européen (8 tonnes équivalent pétrole (tep)/personne/an, contre 4,5 tep environ dans l’Union Européenne) – pour un niveau de vie à peine supérieur – il faudrait que les autres pays du Nord acceptent de faire un effort de réduction proportionnellement plus important que celui des Etats-Unis pour que le monde développé dans son ensemble atteigne l’objectif minimum fixé par le GIEC]]. Mais ce plan, et c’est ce qui inquiète, ne prévoit ni objectifs et ni étapes intermédaires. Or, si les Etats-Unis avaient ratifiés le Protocole de Kyoto, ils auraient déjà du ramener leurs émissions 5% sous le niveau de 1990 entre 2008 et 2012 ;

 à 150 milliards de dollars sur 10 ans pour développer les énergies renouvelables (estimation de 5 millions d’emplois créés), chiffre à comparer avec le plan de sauvetage du secteur financier, s’élevant à quelques 700 milliards de dollars ;

 à 10 % de l’électricité par les énergies renouvelables d’ici à 2012, 25 % pour 2025 ;

 au développement de la source d’énergie la moins chère, la plus propre et la plus rapide : l’efficacité énergétique ;

 à l’isolation d’un million de logements chaque année (le nombre total de logements aux Etats-Unis est de l’ordre d’une centaine de millions).

Il y a également des points plus inquiétants :

 promouvoir la production nationale “responsable” de pétrole et de gaz naturel (ce qui peut vouloir dire n’importe quoi) ;

 accélérer la construction du pipeline de gaz naturel de l’Alaska ;

 non remise en cause des déplacements automobiles, même si un soutien aux motorisations hybrides est annoncé : souhait d’un million de ces voitures sur les routes d’ici à 2015 (des voitures faites dans des usines américaines bien sûr) et crédit d’impôt de 7000 $ pour l’achat d’un de ces véhicules, chiffre à comparer avec un parc total d’environ 200 millions d’automobiles. Par ailleurs, il n’est pas prévu de toucher au prix des carburants par le biais des accises ;

 développer et déployer la technologie du “charbon propre” (grâce à la technique de capture et stockage géologique du carbone)[[En 2007, 92,7% de la production nationale américaine de charbon a été employé dans la génération électrique où le charbon représentait 49,9% des énergies primaires mises en ½uvre. Le parc américain de générateurs électriques utilisant le charbon représente environ 1500 unités, dont 600 (totalisant 16,5% de la puissance installée) ont plus de 50 ans d’âge et bénéficient d’exemptions vis-à-vis de la loi fédérale sur la qualité de l’air (Clean Air Act). On mesure dès lors mieux l’importance du projet.]]. Cette dernière décision est stratégique à plusieurs égards : primo, elle diminue la dépendance des Etats-Unis envers les produits pétroliers et ses fournisseurs de plus en plus instables[[Par ailleurs, les réserves de houille sont plus importantes que celles d’hydrocarbures et en grande partie situées aux Etats-Unis, y recourir les met en valeur et favorise les exportations américaines.]] ; deuxio, la technologie de la capture et du stockage de carbone pourrait être vendue à des Etats dotés de charbon comme la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud, autant de potentiels alliés des Etats-Unis dans les négociations climatiques ; enfin la promotion de cette technologie ouvre un large champ d’investissements étrangers aux entreprises américaines ;

 un soutien à l’énergie nucléaire[Le département Energie américain est habilité à offrir des garanties d’emprunts pour la construction de nouveaux réacteurs nucléaires. Et tant pis pour le problèmes des déchets.]], appelée à devenir «une composante importante du mix énergétique américain»[[Finalement, dans le budget concocté par Obama le 26 février, pas un cent n’atterrit dans les poches de l’industrie nucléaire. Elle qui attendait quelques 50 milliards de dollars pour construire moult centrales, une usine de retraitement et fignoler le site de Yucca Mountain (stockage des déchets), elle est repartie bredouille. C’est aussi ça la réalité de la relance nucléaire dans le monde. Source : [Libération ]] .

Un plan au financement incertain

Enfin, il convient de s’interroger sur les moyens de financement. Pour piloter la transition vers 2050, le nouveau Président opte pour un système d’échange de droits d’émission, à l’instar de celui qui fonctionne en Europe depuis 2005. Son programme va même plus loin que le « paquet énergie-climat » de la Commission européenne pour 2012-2020 : il prévoit la vente aux enchères de tous les droits. Dans le contexte de la récession économique, il est douteux qu’Obama tienne cette promesse. L’expérience européenne est instructive à cet égard. On se souvient que la Commission, en 2005, commença par distribuer les droits gratuitement et par en distribuer trop, ce qui permit aux électriciens, entre autres, d’empocher d’énormes surprofits (voire de reporter sur les factures aux consommateurs le prix de marché des droits reçus gratuitement !). Dans le cadre du « paquet énergie-climat », la Commission proposait en janvier 2008 une vente aux enchères intégrale dans le secteur de la production électrique et le maintien d’une distribution gratuite (ou partiellement gratuite) dans les secteurs les plus exposés à la concurrence internationale (sans préciser lesquels). Depuis, la crise financière a éclaté et une série d’Etats membres de l’UE déclarèrent les mesures du paquet énergie-climat impayables. Ces menaces ont finalement abouti, le paquet énergie-climat fût quelque peu détricoté. On peut parier que le patronat américain mettra Obama sous une très forte pression pour qu’il fasse de même. Dans ce cas, il manquera d’argent pour appliquer le plan.

Barack Obama ne dit par ailleurs pas quelle proportion de l’effort américain de réduction serait remplacée par des achats compensatoires de crédits. Son programme se contente d’affirmer que « les émetteurs américains soumis à des obligations dans le cadre de l’échange de droits seront autorisés à compenser certaines de leurs émissions en investissant dans des projets énergétiques à bas carbone dans le monde en développement ». Toutefois, le texte pressenti par de nombreux observateurs comme base à la future loi sur le sauvetage du climat, dit plan Dingell-Boucher[John Dingell et Rick Boucher sont respectivement président du comité sur l’énergie et le commerce de la Chambre des représentants et président du sous-comité sur l’énergie et la qualité de l’air. House Committee on Energy and Commerce, 202-225-2927, [Executive summary of the discussion draft. Lire aussi le mémorandum aux membres du Comité (7 octobre 2008)]], prévoit clairement que les entreprises pourront remplir une partie de leurs engagements en achetant des crédits de carbone générés par des projets domestiques ou internationaux, et que leur quota de crédits augmentera au fur et à mesure que le plafond des émissions autorisées diminuera : de 5% de l’obligation de réduction durant les cinq première années, le quota montera progressivement jusqu’à 35% en 2024 et au-delà. Il est évident que beaucoup d’entreprises choisiront cette solution, pour la simple raison que les crédits de carbone provenant du mécanisme de développement propre (MDP) ou des puits forestiers coûtent beaucoup moins cher que les investissements à réaliser pour diminuer les rejets de CO2. Or les crédits issus du MDP sont sujets à caution[Voir notamment [ici.]]

Verre à moitié plein, verre à moitié vide, finalement. Il serait illusoire de penser que Barack Obama, à lui seul, changerait la donne. Néanmoins, la transition est enfin entamée[[Enfin, car l’administration Clinton-Gore avait prévue de ratifier le Protocole de Kyoto, décision abandonnée par l’administration Bush.]] et même sans remise en cause de la société du gaspillage, le gouvernement fédéral prend la suite des dizaines d’initiatives locales déjà existantes dans ce pays[[Citons par exemple celle du gouverneur de Californie, A. Schwarzenegger,qui prévoit de réduire les émissions de gaz à effet de serre de l’Etat de Californie de 30% d’ici à 2020.]].
Néanmoins, gardons nous de voir dans l’arrivée au pouvoir de l’administration Obama la garantie du succès dans la lutte contre la changement climatique. La politique reste encore au service de l’économie.