Oxymoron & Compensation Productions présentent: la Formule 1 verte

Oxymoron & Compensation Productions présentent: la Formule 1 verte

Vous imaginez un proxénète féministe, un mac qui verserait une contribution à la lutte contre la traite des blanches pour chaque passe endurée par ses filles ?

Et un boucher végétarien, un opérateur d’abattoir qui s’absoudrait des bêtes occises sur ses chaînes par des dons à Peta ?

Ou encore un chimiste bio, Monsanto ou Bayer qui financerait un programme de développement de l’agriculture intégrée?

Non?! Alors là, je dois vous le dire, vous manquez cruellement d’imagination. Et vous avez intérêt à revoir sans délai vos grilles d’analyse si vous ne voulez pas être irrémédiablement largués par le monde en marche. Car si les oxymorons éthiques évoqués ci-dessus constituent des specimens de démonstration dont j’ignore s’ils sont ou seront in fine sortis par la société, il en est un autre, à tout le moins aussi fascinant, qui vient d’être mis en vitrine: la Formule 1 (et, plus globalement, la course automobile) verte.

Entendons-nous bien: il ne s’agit pas ici d’une déclinaison du concept Formule 1 pour l’ouvrir à des véhicules électriques, alimentés par des panneaux photovoltaïques voire roulant à l’agrocarburant de Xème génération. Non, on n’est pas dans l’ersatz écologiquement correct mais dans l’originel, l’authentique, le vrai de vrai: le bolide fumant et rugissant.

Je devine votre incompréhension voire votre incrédulité. Comment une bagnole consommant plus de 70 litres d’essence (sans plomb, le règlement y tient!) aux 100, émettant quelque 1.500gr/CO2 au kilomètre, usant les trains de pneus comme un peep-show les mouchoirs jetables, générant un bruit allant de 140 à 150 décibels soit autant qu’un avion au décollage et bien au-delà du supportable pourrait-elle prétendre au label vert…? C’est pourtant simple. Allez, réfléchissez.

Vraiment pas d’idée? Bon, je vous donne la formule magique, le sésame ouvrant au pécheur les portes de la vertu: la compensation carbone, bien sûr!

C’est “Le Soir” du jeudi 24 mars dernier qui nous annonça la nouvelle doublement bonne puisqu’elle mettait dans le même temps à l’honneur notre nouveau héros national, “le premier pilote belge en Formule 1 depuis 26 ans” : “ D’Ambrosio sera le premier pilote de F1 “vert” – Figure de proue de la filière Gravity créée par Gérard Lopez et Eric Lux, propriétaires par ailleurs de l’écurie Renault, Jérôme D’Ambrosio deviendra bientôt le leader d’une filière “verte” voulue par son management. “Notre filière gère pas moins de quinze pilotes, engagés du kart à la F1”, dit un représentant de Gravity. “Et nous finalisons ce programme “vert” à travers lequel tous leurs déplacements et courses feront notamment l’objet d’une compensation carbone.”

Aaaaaaah, la compensation carbone… Que voilà une bien belle invention! Finie désormais la culpabilité; aux diables, les reproches: allez et polluez en paix… pour autant que vous compensiez. Ce que ne font certainement pas les donneurs de leçon frustrés fustigeant 4X4, piscines, mini-trips hebdomadaires et vacances insulaires qu’ils n’ont pas les moyens de se payer!

D’accord, je caricature quelque peu mais il n’empêche que l’on atteint là des sommets dans l’art de la Tartufferie.

La Formule 1 est une activité – je lui refuse le titre de “sport” – que l’on peut affubler de nombreux vocables et qualificatifs mais s’il y en a un auquel elle ne pourra jamais prétendre, c’est bien “vert”. Et aucune compensation carbone ne pourra changer cette réalité.

J’ai évoqué plus haut ses “performances” en termes de consommation, d’émissions de CO2 et de bruit. On pourrait ajouter, sur un plan plus éthique, que l’on peine à trouver sa valeur d’exemple et qu’elle promeut tout au contraire des valeurs et comportements le plus souvent à l’antipode du souhaitable: invasion publicitaire, gabegie financière, culte du luxe et de l’artifice, gaspillage des ressources instauré en mode de vie. Sur ce dernier point, le quotidien “The Guardian” a publié en 2007 une enquête sur le bilan carbone de la saison du pilote britannique Jason Button. Le résultat se situait autour de 50 tonnes de CO2 émis… dont plus de la moitié liée aux déplacements incessants du bonhomme entre sa résidence monégasque (no comment) et les divers circuits. Et cela ne tenait pas compte des “breaks” pris entre deux courses pour relâcher la pression à l’autre bout de la planète.

Que quelques grands enfants gâtés[[Enfin, je ne mesure peut-être pas ce qu’est le chemin de croix du pilote en gestation… “Vous devez vivre à 100% pour votre métier ou votre passion. Je dis souvent que Jérôme n’a pas pu vivre une jeunesse comme celle des autres: pas de sortie, pas d’alcool, manger équilibré, faire attention, du travail, toujours du travail… Tout est sacrifié pour arriver à son objectif. Alors, bien entendu, il faut un minimum de talent inné, mais combien d’heures de travail et de volonté inflexible…” dixit le mentor de notre premier Belge en Formule 1 depuis 26 ans. (Interview publiée dans « Références » du 21/12/2010.) Dur, dur. Respect, Jérôme. Et dire que mon geignard de filleul qui suit un apprentissage en boulangerie-pâtisserie ose se plaindre parce qu’il doit être au turbin tous les jours à deux heures du mat’. Cet extrait, ce devrait être comme la « Lettre de Guy Moquet » en France : on devrait la faire lire dans toutes les écoles pour que nos jeunes prennent conscience de ce que la vie inflige à certains d’entre eux.]] s’amusent en se faisant la course au volant d’engins dont le coût injurie la décence est une de ces multiples incongruités de la société humaine que chacun jugera à l’aune de ses valeurs. Mais que les promoteurs de ce cirque médiatico-financier puissent s’acheter une image vertueuse à l’opposé de leurs comportements constitue par contre une dérive face à laquelle on ne peut que s’insurger. Car en aucun cas allonger le pognon ne doit suffire pour s’exonérer de ses responsabilités, environnementales et autres. La liberté des uns d’agir comme bon leur semble s’arrête aux dommages que leurs agissements causent aux autres. La Formule 1 “verte”, c’est l’apogée d’une escroquerie intellectuelle commencée avec la voiture “propre”. Mais ici, à la duplicité du concept se conjugue l’obscénité du moyen, l’achat du pseudo label vert.

L’ambiguïté et les dangers de la compensation carbone ont été mis en évidence dès l’émergence de ce nouveau marché des indulgences. Qu’elle serve de psychotrope aux consciences culpabilsantes n’est pas, loin s’en faut, la pire de ses tares. Plus graves sont en effet son pouvoir de greenwashing (le cas évoqué avec la F1 n’est qu’un exemple, certes gratiné, parmi beaucoup d’autres) et le manque de contrôle indépendant sur les projets financés par ce système. Mais c’est une autre histoire.

Le caractère attrape-couillon d’une étiquette verte qui, accolée à tout et à n’importe quoi permettrait d’éviter de mettre en cause la nature même de ce tout et de ce n’importe quoi a lui aussi été dénoncé. En vain si on en juge par la multiplication des appellations aussi fumeuses que fumistes. La “Formule 1 verte” arrive en effet après que le capitalisme vert, la chimie verte, la croissance verte et quelques autres aient eux aussi voulu nous happer dans leurs mirages. Et ne nous illusionnons pas: aussi impressionnant soit-il déjà, le phénomène n’en est encore qu’à ses balbutiements. Il y a de quoi se faire du mouron…

Pour en revenir au cas de la Formule 1, “(…) les écuries se sont collectivement et fermement engagées à réduire les émissions de gaz à effet de serre de manière significative. Ceci est cohérent avec la position de leader de la Formule 1 en matière d’innovations technologiques et illustre ce qui peut être accompli par des organisations qui ne sont pas traditionnellement liées à l’agenda environnemental. Nous pensons que l’excellence ingénieuriale qui existe en Formule 1 aura son rôle à jouer dans l’inévitable transition vers des moyens de transport plus efficients.”[[Source: FOTA (Formula One Teams Association)]] Concrètement, les constructeurs et la Fédération Internationale de l’Automobile se sont accordés pour réformer le règlement technique du championnat de F1, “passant à partir de 2013 des actuels moteurs V8 2.4 litres atmosphériques limités à 18.000 tours/minute à des 4 cylindres 1.6 turbo limités à 12.000 tours/minute” (les connaisseurs apprécieront sans doute…). Objectif déclaré: “verdir” (on y revient) la compétition avec notamment une réduction de la consommation de l’ordre de 35%.
Au train où vont les choses, le gouvernement wallon n’aura bientôt plus d’états d’âme ni de problèmes de conscience liés à sa subsidiation du Grand-Prix de Belgique: il pourra donner son traditionnel coup de pouce sans gêne et avec plaisir via des primes aux voitures propres! Elle est pas belle, la vie…?!

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, noubliez pas: “Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème.” (Gandhi)