Pour une politique publique fondée sur le don

Pour une politique publique fondée sur le don

Le modèle économique est devenu le modèle dominant pour organiser les échanges entre les hommes. Même face à l’effondrement climatique et à celui de la biodiversité, l’économie reste le modèle dans lequel nous pensons la façon de répondre, ou non, à ces enjeux environnementaux.

Alors même que l’économie n’est pas un modèle suffisant pour guider l’action politique, à tout le moins en dehors de ce qui a trait à l’échange de biens et de services et donc au marché. Tout réduire à une vision économique et donc utilitariste des rapports humains est néfaste pour l’intégrité de l’environnement mais aussi pour la santé mentale des êtres humains.

La contagion par l’économie

Depuis les années 70-80 la vision économique des comportements s’est étendue à toutes les sphères de la société. Jusque-là, les économistes savaient que leur modèle d’explication des comportements humains était partielle mais ils l’estimaient suffisante pour comprendre et prédire ces comportements sur les marchés. Pour le reste, ils laissaient à la psychologie, la sociologie, la psychologie sociale, la philosophie, l’anthropologie, etc. le soin d’expliquer le reste des comportements humains.

D’une façon assez étonnante, dans les années 70-80 cette représentation de l’homo-oeconomicus qui dit que l’homme est un individu rationnel cherchant à maximiser son intérêt, s’est étendue d’abord aux autres sciences humaines en partant de la sociologie pour atteindre l’entreprise et enfin la sphère politique. Et oubliant par la même occasion que ce postulat des comportements humains était partiel et partial, ses tenants proposaient des dérives explicatives aux comportements d’aide, d’amitié et même d’amour en limitant le champ d’explication à une balance entre les gains et les pertes. Réduisant le plaisir, l’amour, l’amitié, la responsabilité, la solidarité, le travail, etc. à une perspective utilitariste.

Le don, fondement du lien social

Marcel Mauss, considéré comme le père de l’anthropologie française, dans son essai sur le don en 1925 a montré que cette théorie réduisant la société à une somme d’individus calculateurs et égoïstes était fausse. S’appuyant sur tout le matériel ethnographique qu’il a pu rassembler, il montre que ce qui fonde les sociétés humaines est la triple obligation de donner-recevoir-rendre.

Pour créer du lien social l’être humain donne à une autre ou des autres personnes quelque chose (un objet, un service, une information, une attention, un sourire, un compliment, etc.). Ce don peut-être « reçu », il entraîne alors une obligation de « rendre » et un circuit de relation de personne à personne s’établit où les dons de l’un et l’autre nourrissent le lien. Ce n’est pas un cercle fermé, l’obligation de « rendre » n’est pas forcément tournée vers la personne qui a « donné », il suffit de penser à ce que nous avons reçu de nos (grands-)parents, nous le rendons à nos enfants, parfois à notre conjoint ou nos amis. Le don peut aussi être refusé (par un contre-don monétaire immédiat, une fuite du regard, un refus pur et simple, etc.) et le résultat est un refus de relation ou de cette forme de relation qu’induit ce don.

Ce fondement du lien social est toujours actuel, il ne concerne pas que les sociétés traditionnelles ou archaïques étudiées par Mauss. Dans toutes nos relations interpersonnelles cette triple obligation de donner-recevoir et rendre est vivante. Alain Caillé, professeur d’économie et de sociologie, y ajoute la demande : demander-donner-recevoir-rendre ; que la demande soit initiale ou non. Et il ajoute que cela ne fonctionne qu’en mettant en lumière son cycle contraire (parce que nous ne sommes pas toujours, à tous les instants, dans le don ; s’il est le moteur de l’action et du lien social, nous ne cherchons pas toujours ce lien) : ignorer-prendre-refuser-garder.

Le don est donc présent dans les liens interpersonnels, entre amis, dans la relation amoureuse, familiale, sociale. Pour illustrer ce propos, regardons la dynamique de mon quartier depuis le début du confinement, c’est bien un cycle du don qui est à l’œuvre : échanges de services (courses), échanges de biens (aliments, semences, jeux, livres), échanges d’attentions, échanges de bonnes nouvelles, prêt d’un grand terrain pour que les familles avec enfants puissent aller se défouler en l’absence de parcs avoisinants, etc. Le premier service entraînant les suivants et nous rendons à d’autres ce que nous avons reçu de certains. Tout cela se passe via un groupe sur une application dont une partie des gens n’ont jamais échangé un mot avant.

Il est parfois des dons qui sont des cadeaux empoisonnés, parce qu’ils nous lient d’une façon qui ne nous convient pas. Et il est parfois des dons intéressés qui nous dérangent, justement parce qu’ils ne sont pas vraiment des dons.

Mais ce cycle du don est présent également dans les entreprises, les administrations, les cabinets. Parce qu’une entreprise qui marche est une entreprise qui coopère. Dans l’entreprise aussi, ce ne sont pas que des règles impersonnelles qui sont à l’œuvre ; il ne s’agit pas que de faire fonctionner des procédures et des fonctions ensemble pour aboutir à un résultat positif. L’impersonnel est partout. Et c’est parce que le travailleur va se donner à son travail, qu’il va partager l’information avec son collègue, sa hiérarchie, parce qu’il va proposer des choses, parce que les individus vont se faire confiance, s’offrir de l’attention et du soutien que cela va fonctionner. Quand un membre de cette entreprise fonctionne uniquement pour lui-même ou contre les autres, qu’il soit un travailleur ou même le patron, les effets sur le travail et le moral général des troupes est délétère et c’est une entreprise, une administration ou un cabinet qui ne fonctionnera pas et ne donnera pas les résultats escomptés tout en usant les gens et les relations.

« La grande erreur des doctrines utilitaristes n’est pas de méconnaître les plaisirs de l’amitié ou de l’altruisme, ni la nécessité des règles mais de prétendre les déduire des calculs guidés par l’intérêt pour soi ou de les y ramener »1.

L’environnement paie un lourd tribut à cette vision utilitariste

Ce modèle utilitariste a un impact néfaste sur l’environnement et les ressources naturelles. Il fonctionne dans la boucle inverse du don, c’est-à-dire dans la boucle : ignorer, prendre, refuser, garder.

« Ignorer » les impacts environnementaux et sociaux qu’il engendre. « Prendre » toutes les ressources qu’il peut. « Refuser » le partage des biens et refuser les limites planétaires. « Garder », souvent jalousement, ce qu’il possède sans redistribution et surtout sans rendre à la terre autre chose que ses déchets.

Si tout est considéré comme pouvant maximiser son avantage personnel, il devient urgent, dans cette vision, de s’arroger la propriété de terrains, de minerais, de ressources (d’autant si elles sont rares) pour les exploiter et les rentabiliser.

Cette logique considère comme normal d’artificialiser les terres (prendre), à hauteur de 16 km² par an en Wallonie, c’est-à-dire que chaque année nous construisons l’équivalent de 2241 terrains de footballs. En ignorant les impacts de cette artificialisation sur la perte de biodiversité.

Il est tout aussi normal, dans cette vision, de modifier l’affectation du sol ou de surexploiter les ressources : en 2011 la quantité de ressources naturelles extraites dans le monde s’élevait à près de 60 milliards de tonnes par an, soit 50% de plus qu’à la fin des années 1970.

Dans cette perspective utilitariste, il devient tout aussi normal de tuer la vie dans le sol pour augmenter les rendements agricoles, de vendre plus afin d’augmenter les dividendes des actionnaires de l’agro-industrie, en ignorant les conditions de travail et de vie des agriculteurs. Tout aussi normal de répartir les diverses fonctions utiles à la vie de l’homme à l’échelle de la planète : une zone agricole, une autre forestière, une autre productrice de biens et encore une autre productrice de services (comme les plateformes de callcenters), etc. Entraînant à sa suite une augmentation de la pollution de l’air, des gaz à effets de serre, de l’acidification de l’océan, du morcellement du territoire, de l’effondrement de la biodiversité…

Et que dire du principe de précaution ? « […Il] a, à mon avis, a beaucoup de sens mais ne doit pas nous empêcher de progresser et on voit aujourd’hui dans d’autres domaines que la technologie nous aide beaucoup et je crois qu’elle va continuer à nous aider beaucoup ». Bernard Delvaux, patron de la SONACA dans le Grand Oral, à propos de la 5G sur la première ce samedi 11 avril 2020.

Cette vision utilitariste amène les hommes à réduire l’environnement à un objet fait à son service et donc à l’asservir. L’environnement ne crie pas, ne se plaint pas, ne dit pas non, comment savoir alors qu’il ne faut pas le traiter de la sorte ?

Cette perspective du gain et du bénéfice de l’action amène à des aberrations. Les maraîchers ne pourraient pas réaliser leur récolte durant cette période de confinement liée au covid-19 parce que les frontières sont fermées, ils n’auraient pas assez de main d’œuvre alors même que nous sommes nombreux à ne pas trouver de travail ou à être en chômage temporaire ou simplement nombreux à vouloir donner un coup de main. Oui, mais la main d’œuvre belge est trop chère… C’est l’impossibilité de trouver des masques pour le corps médical parce que pour rester dans une « bonne gestion » il fallait gérer les stocks à flux tendus, quitte à ce que le personnel médical travaille, lui, à flux rompus.

Une politique publique fondée sur le don

C’est un mécanisme psychologique tout à fait ordinaire pour l’humain que de vouloir réduire le monde à un modèle qu’il comprend et qu’il maîtrise, c’est de cette façon que nous construisons notre identité. Et lorsque des évènements surviennent qui ne peuvent pas être pris en compte dans ce modèle préétabli, nous avons plusieurs options. Soit nous nions l’évènement, soit nous transformons sa réalité pour qu’il soit conforme à notre cadre de pensée ou soit nous changeons notre modèle de pensée. Cette dernière option semble la plus raisonnable sur papier mais elle a un coût psychologique important2 et c’est pour cette raison que nous ne la choisissons pas de façon intuitive.

Et pourtant, lorsqu’il est apparu évident pour le corps politique que le coronavirus ne serait pas une simple grippe, que les hôpitaux risquaient la saturation en entraînant une surmortalité par incapacité à délivrer les soins et, malgré qu’il ne soit pas dans notre modèle sociétal actuel de mettre un frein à l’économie en fermant les commerces, l’horeca et les aéroports, ce sont pourtant ces décisions qui ont su être prises. Et c’est un enseignement sur lequel nous pourrions nous appuyer pour favoriser un changement de pensée vers une politique qui intègre le don comme fondement du lien social.

Pour y arriver, il s’agirait peut-être :

  • D’enclencher la boucle du don et de l’entretenir, entre l’Etat et le citoyen et entre les citoyens. Ce qui signifie de faire le pari de la réciprocité et de la solidarité, de favoriser la confiance plutôt que le contrôle.

C’est exactement le pari qui est fait avec les règles de confinement. L’autorité publique parie sur le bon suivi de ces règles par les citoyens (il s’agit donc de confiance) en appelant à la responsabilité de chacun. L’autorité publique fait donc une demande, en prenant des mesures légales, mais cela reste dans le domaine de la demande, dans le sens où ces mesures sont accompagnées d’une explication de la situation avec des mots compréhensibles par tous, appuyés par des faits scientifiques, en vue d’un objectif qui vise le bien commun.

Les citoyens choisissent de suivre majoritairement ces mesures et donc font un don à l’Etat en lui rendant son action plus simple du fait de rester chez soi. Contre-don de l’Etat : des remerciements à chaque prise de parole, sur le bon suivi de ces mesures et de l’information, même approximative, mais de l’information quand même, sur ce que nous pouvons imaginer comme suite. Alors, oui, il y a des choses qui ne fonctionnent pas comme l’approvisionnement en masques et les autorisations pour les tests sérologiques, mais le propos est d’illustrer ce que pourrait être la relation de don entre l’Etat et le citoyen.

Et les citoyens rendent ce qu’ils reçoivent et donnent aussi : les remerciements à 20h (parce qu’il est difficile de rendre au personnel soignant ce qu’il nous offre en temps normal, dans la situation actuelle cela l’est d’autant plus ; ces applaudissements ne sont rien, mais pour le moment, c’est la seule chose à la disposition des citoyens pour exprimer leur gratitude), les mots de remerciements sur les sacs poubelles, les groupes de psychologues qui se mettent au service du personnel soignant ou des parents pour qui la pression est trop grande entre performance au travail et garde d’enfants. Ou ces appels de zones de police vers les familles en situation de violence, juste pour voir comment ça va, ces gens qui passent des commandes de livres pour soutenir leur libraire, des médecins et des pharmaciens qui ont une infinie patience avec des personnes angoissées, des couturiè.res qui proposent des masques…

Le don est partout et pas uniquement parce que nous sommes dans une situation d’urgence ou exceptionnelle. Cette situation donne uniquement à le voir de façon plus prégnante. Ce qui change, c’est la position de l’Etat. C’est l’Etat qui remercie, explique, organise pour le bien commun et voit un tout petit peu mieux des réalités jusque-là étouffées.

L’allocation universelle pourrait être, en dehors d’une situation d’urgence, une piste à mettre en œuvre pour enclencher et entretenir cette boucle du don.

  • Favoriser le lien environnemental et le lien social. C’est mettre le vivant au cœur du projet de société, ne pas chercher à comptabiliser ce qu’il peut nous rapporter, mais simplement le préserver pour mieux le restaurer. Dans le concret ? C’est probablement tout le mémorandum d’IEW, c’est relocaliser l’économie, soutenir l’accès au foncier agricole, assurer une quasi souveraineté alimentaire, stopper le béton, développer l’offre de transport en commun à travers le modèle de nœud de correspondance, limiter le poids et la puissance des voitures, sortir des énergies carbonées, restaurer la biodiversité, recréer des forêts… Et créer des emplois verts.
  • Se baser sur des faits et des connaissances scientifiques. On le voit comme la politique est efficace quand elle prend en compte la science. Le GIEC et l’IPBES ont des rapports détaillés et instructifs pour guider une action politique forte basée sur des éléments scientifiques.
  • Se fonder sur des valeurs pour guider ses actions : comme l’altruisme, la responsabilité et la solidarité. (cfr niew’s de Pierre Courbe)

Une politique publique fondée sur le don favorise le sentiment d’interdépendance entre ses membres et avec son environnement ; afin que chacun se sentent mieux ensemble que séparés ou que les uns contre les autres. C’est une politique qui donne et qui fait le pari de la réciprocité et de la solidarité.


  1. Alain Caillé, Théorie anti-utilitariste de l’action, La Découverte, p 24
  2. https://www.iew-test.be/wp-content/uploads/2016/12/dossieriew_sante.pdf, p 57 et suivantes pour plus d’informations

Véronique Hollander

Fédération, Education permanente