Puisqu’on ne peut pas dire « sobriété »…

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Une partie du monde de l’entreprise se hérisse dès que l’on fait référence à la sobriété. Pourtant, si l’on regarde les pratiques, notamment celles reprises sous le vocable « économie circulaire », on constate qu’une convergence est en route…

Qui parle de sobriété est directement taxé d’adepte de la décroissance, d’illuminé de l’effondrement, de baba cool déconnecté des contraintes économiques, elles-mêmes supposées incontournables pour faire tourner la « Machine ».

Pourtant, des frémissements se créent au sein de nos entreprises pour faire aboutir des réflexions sur leur mission et la stratégie pour y parvenir. De plus en plus de salarié·e·s réclament de leur entreprise une démarche innovante, intégrée dans les limites des ressources planétaires, consciente des enjeux climatiques et porteuse de solutions les plus légères en termes d’empreinte écologique. Trop souvent, à cette vision des salarié·e·s s’opposent les profits des actionnaires, la sacro-sainte liberté d’entreprise, l’argument qu’on ne pourrait réaliser une transition réussie qu’à petits pas, … 

L’Agence Européenne de l’Environnement le souligne dans son briefing  Growth without economic growth : « La société connaît actuellement des limites à la croissance parce qu’elle est enfermée dans la définition de la croissance en termes d’activités économiques et de consommation matérielle. L’impératif de la croissance économique est culturellement, politiquement et institutionnellement enraciné. Cependant, comme l’a souligné le vice-président de la Commission Frans Timmermans (CE, 2019), la nécessité d’un changement transformateur, amplifiée et accentuée par la pandémie de COVID-19, appelle à repenser en profondeur nos activités à la lumière de la durabilité. » (voir aussi l’article de Noé Lecocq).

Cette sobriété est-elle si disruptive et tellement peu désirable que veulent bien le faire croire celles et ceux qui y sont opposé·e·s ? Que pensent-iels rechercher dans la vie ? L’abondance de biens les rend-elle plus heureux·ses ? Citons ici le paradoxe d’Easterlin : […] bien qu’au sein d’un même pays, les riches se déclarent plus heureux que les pauvres, sur le long terme, il n’y a pas de relation significative entre une grandeur comme le revenu par habitant et le niveau de bonheur moyen déclaré1 ; l’argent ne fait pas le bonheur, comme dirait ma mère… La notion de bonheur induite par la consommation est d’ailleurs, selon Adam Smith2, l’idée que l’on se fait du jugement des autres par rapport à notre position ou nos possessions : « Quel que soit le jugement que nous pouvons former, il doit toujours faire secrètement référence au jugement des autres, à ce qu’il serait sous certaines conditions, ou à ce que nous imaginons qu’il devrait être ». (Voir aussi l’article d’Alain Geerts sur la publicité). Il est donc temps de changer de logiciel et de développer notre propre idée d’une prospérité heureuse, car partagée, durable et plus généralisée.

Pour plaire au monde industriel, faut-il dès lors se raccrocher à son vocabulaire d’économie, d’efficience, d’efficacité, de mesure ? Lorsque l’on voit à quel point le vocable « économie circulaire » a fait son chemin auprès des industriels et du monde politique, alors qu’il constitue un conglomérat d’initiatives visant à économiser les ressources et à prolonger leur usage – ce que nous prônons depuis longtemps -, on ne peut que s’étonner de la levée de bouclier que suscite le terme de sobriété. (Lire aussi l’article d’Agathe Defourny sur sobriété et économie circulaire)

Puisque l’on ne peut pas dire « sobriété », le concept d’une « économie sufficiente » parlerait-il plus au monde entrepreneurial ? Autant que nécessaire et aussi peu que possible, incluant l’économie circulaire, intégrant l’objectif 12 des ODD, traduisant en actions les limites de la planète, permettant l’éclosion de nouveaux modèles de produits/services respectueux de ce principe, mais surtout respectant et même promouvant les initiatives des citoyen·ne·s et entrepreneur·e·s soucieux·euses d’un avenir durable pour nos enfants ? “What’s in a name? That which we call a rose by any other name would smell as sweet.”3


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  1. La richesse ne fait pas le bonheur : du paradoxe d’Easterlin à celui d’Adam Smith, Laurie Breban , dans L’Économie politique 2016/3 (N° 71), pages 17 à 26
  2. La théorie des sentiments moraux, Adam Smith, 1759
  3. Romeo and Juliet, W. Shakespeare, 1597

Sylvie Meekers

Directrice Générale