Que retenir du « WE Outlook 2012 » ?

Que retenir du « WE Outlook 2012 » ?

L’Agence internationale à l’énergie vient de publier son rapport annuel « World Energy Outlook ». Pour l’édition 2012 de cette bible de l’énergie mondiale, l’agence se penche pour la première fois sérieusement sur les économies d’énergie. Et elle ne fait pas les choses à moitié : avec quatre chapitres qui lui sont entièrement consacrés, un nouveau scénario baptisé « Efficient World Scenario » (monde efficace), l’efficacité énergétique semble enfin recevoir l’attention qu’elle mérite. Un an après s’être penché sur l’édition 2011, abordons les apports du millésime 2012[[Nous ne nous pencherons pas ici sur les projections concernant l’exploitation des énergies fossiles conventionnelles et non-conventionnelles, qui ont reçu une couverture médiatique plutôt sensationnaliste suite à la prévision par l’AIE que les Etats-Unis pourraient devenir premier producteur mondial de pétrole d’ici quelques années.]].

Coup de projecteur sur l’efficacité énergétique

Le scénario « monde efficace » considère que seront réalisées les mesures d’efficacité énergétique rentables économiquement. Il s’agit de mesures du type : isolation des bâtiments et mise en place de systèmes de chauffage efficients, utilisation d’appareils électroménagers et de véhicules moins énergivores, optimisation de processus industriels, etc. Les technologies les plus performantes sont systématiquement utilisées, pour autant qu’elles soient rentables, mais sans plus. Le scénario n’envisage donc pas de changements dans des facteurs importants mais difficiles à modéliser, comme les comportements de consommation ou l’aménagement du territoire.

Le scénario « monde efficace », qui prévoit une augmentation de la température moyenne mondiale de 3°C à long terme, est moins ambitieux que le scénario 450, qui vise à atteindre la stabilisation à 2°C d’augmentation en se donnant les moyens d’y arriver. Ces deux scénarios nécessitent des mesures politiques volontaristes, puisque, sans mesures autres que celles déjà décidées (scénario « politiques actuelles »), l’augmentation attendue est de 5,3°C.

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Émissions de CO2 dans quatre scénarios envisagés par l’AIE : politique actuelles (+5,3°C), nouvelles politiques (+3,6°C), monde efficace (+3°C) et scénario 450 (+2°C) (source : WEO 2012).

« L’efficacité énergétique est largement reconnue comme un point clé aux mains des décideurs politiques. Mais les efforts actuels sont loin d’exploiter la totalité du potentiel économique disponible. (…) Notre Scénario pour un monde plus efficace montre comment, en mettant à bas les obstacles aux investissements en faveur de l’efficacité énergétique, il est possible de libérer ce potentiel et de réaliser d’énormes progrès en matière de sécurité énergétique, de croissance économique et de protection de l’environnement. Ces progrès ne se basent pas sur des percées technologiques majeures ou inattendues, mais simplement sur la suppression des obstacles à la mise en place de mesures d’efficacité énergétique économiquement viables. Ceci aurait un impact majeur sur les tendances climatiques et énergétiques au niveau mondial (…). La demande en pétrole culminerait avant 2020 (…). L’investissement supplémentaire de 11 800 milliards de dollars (en dollars de 2011) dans les technologies éco‐énergétiques serait très largement compensé par la réduction des dépenses en combustibles. Ces bénéfices permettraient une réorientation graduelle de l’économie mondiale (…) L’accès universel aux énergies modernes serait plus facile à atteindre et la qualité de l’air s’améliorerait, grâce à une forte chute des émissions de polluants au niveau local. Les émissions de dioxyde de carbone (CO2) liées à l’énergie culmineraient avant l’année 2020, suivi par une baisse, correspondant à une augmentation à long terme de la température de 3 °C. »[Citation du résumé exécutif du WEO 2012, disponible ici : [http://www.iea.org/publications/freepublications/publication/French.pdf ]]

L’efficacité énergétique est une des clés pour limiter les changements climatiques. L’AIE souligne d’ailleurs que « si nous voulons atteindre l’objectif mondial de 2°C, notre consommation, d’ici à 2050, ne devra pas représenter plus d’un tiers des réserves prouvées de combustibles fossiles, à moins d’un déploiement à grande échelle de la technologie de captage et de stockage du carbone (CCS). (…) Le rythme de déploiement du CCS] demeure malheureusement très incertain ». Notons que le jugement de l’agence se durcit, puisqu’en 2011 [elle jugeait encore une petite moitié des réserves fossiles exploitables et que le rôle de mitigation du CCS a été revu à la baisse, passant du captage de 18 % des émissions de CO2 à 12 % (émissions évitées entre maintenant et 2035 dans le scénario 450 par rapport au scénario central « nouvelles politiques »). Ces limitations justifient qu’on adopte la plus grande prudence face aux prévisions d’une exploitation toujours croissante des ressources fossiles.

S’il faut saluer le fait que l’Agence internationale à l’énergie se penche sur les économies d’énergie, il faut cependant noter un certain conservatisme dans l’approche. Ainsi, le scénario « monde efficace » précise que ne sont pas étudiées les modifications de comportements. Dans le secteur du transport, la diminution de la taille moyenne des voitures ainsi que le report modal de la voiture individuelle vers les alternatives de transport en commun ou de mobilité douce figurent parmi les exemples de changement de comportement cités par l’AIE, mais non pris en compte dans le calcul. Tout en soulignant la complexité d’une évaluation précise, elle souligne cependant que « le potentiel d’économie d’énergie lié au report modal et à d’autres mesures de mobilité durable est considérable ».

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Les économies d’énergie constituent la voie royale vers une maîtrise de la facture énergétique, comme on peut le voir en comparant le scénario « monde efficace » au scénario de référence (source : WEO 2012).

L’efficacité énergétique en Europe

Malgré ses limites, le scénario « monde efficace » appliqué à l’Europe donne des résultats qui méritent l’attention. Les économies réalisées dans les dépenses énergétiques entre 2010 et 2035 (4.900 milliards de dollars) représentent plus du double des investissements supplémentaires nécessaires sur la période (2.200 milliards de dollars). Cela s’explique par une diminution de la consommation d’énergie primaire d’environ 15 %. La facture énergétique totale resterait pratiquement stable, évitant les fortes hausses prévues dans les scénarios de référence. Les émissions de CO2 et de polluants locaux diminueraient sensiblement, ce qui aurait un impact environnemental positif et aboutirait à des économies supplémentaires en terme d’adaptation aux changements climatiques et de soins de santé.

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Économies d’énergie primaire en Europe dans le scénario « monde efficace » (à gauche) et demande européenne d’énergie primaire dans ce même scénario (à droite) (source : WEO 2012).

L’AIE pointe les mesures politiques suivantes, nécessaires pour atteindre ces objectifs :

  • mise en place de normes énergétiques contraignantes dans le bâtiment, avec rénovation profonde du bâti existant soutenue par les pouvoirs publics ;
  • augmentation des standards minimaux de performance énergétique pour tous les appareils et équipement, avec mise à jour régulière en fonction des meilleures technologies disponibles ;
  • mise en place de standards de consommation pour les camions, ainsi que renforcement et extension des standards de consommation pour les véhicules légers, comprenant des objectifs jusqu’en 2035 ;
  • renforcement des synergies entre les politiques d’efficacité énergétiques et le marché du carbone (système ETS).

La nécessité d’agir politiquement pour que le marché aille dans la direction d’une réduction des coûts globaux peut surprendre. Cette réalité est pourtant bien naturelle : la réduction des coûts collectifs ne résulte pas automatiquement de la poursuite des gains maximaux par les acteurs individuels. Ainsi, réduire nos importations de pétrole en améliorant l’efficacité des voitures est une manière très claire de réduire les coûts pour la société, mais elle va clairement à l’encontre de l’intérêt de certains acteurs tels que les industries pétrolière et automobile[Voir l’article [« Marché automobile : Politique fais ton job bordel ! »]].

Une action politique courageuse et dégagée des intérêts particuliers est plus que jamais nécessaire.

Noé Lecocq

Climat & Mobilité