Qui aime le vent récolte la tempête

Dans la file des clients parfumés et mal réveillés attendant leurs croissants dominicaux, la dame soliloque sa révolte. Elle est sous le choc, atterrée, en colère. Et l’apathie de son auditoire improvisé attise sa fièvre. C’est incroyable !!! Comment peut-on rester sans réaction face à un tel scandale ? Comment peut-on accepter l’intolérable comme étant inéluctable ? Il faut se mobiliser, s’organiser, résister !

Le trauma semble sérieux mais personne n’ose s’enquérir de ses causes. Si le silence peut passer pour de l’indifférence, la curiosité, elle, apparaît malsaine. On écoute donc sans savoir et en échafaudant des hypothèses quant au drame qui frappe la pauvre femme. S’est-elle fait insulter ? Agresser ? Cambrioler ? Peut-être son chien a-t-il été renversé par un de ces automobilistes frustres et frustrés qui transforment les rues du village en piste d’essai pour leurs accélérateur et circuit de freinage ? A moins que la victime ne soit pas son chien mais un voisin… Ou un enfant.

L’imagination n’aura pas l’opportunité de gambader davantage. Alors que son exaltation a fini par dissiper les relents de sommeil qui embrumaient les esprits, la passionaria crache le morceau : des éoliennes !!! « Ils » veulent installer des éoliennes à deux pas d’ici ! On ne peut pas se laisser faire. C’est le caractère rural du village qui est en jeu. Il est urgent d’exprimer son opposition. Il faut s’unir. Ensemble, on peut faire reculer ces cupides prêts à sacrifier nos paysages pour leurs profits ! El pueblo unido jamas sera vencido!
Et il n’est pas question de contre-argumenter, d’évoquer la nécessité de développer les sources d’énergies renouvelables, de risquer que, somme toute, des éoliennes, ce n’est pas plus moche que les pylônes d’antennes GSM qui sont venus zébrer l’horizon sans que personne ne s’en émeuve, de constater en le déplorant que le « caractère rural » du village s’est depuis longtemps dilué dans ses voiries s’apparentant à des parkings et dans l’architecture indigente des dizaines de villas qui y ont surgi avec l’arrogance iconoclaste de l’acné investissant le visage jusque là parfait d’une adolescente. Le traître à la cause a tôt fait d’être discrédité : facile de faire la morale quand on n’est pas directement concerné ; là où il habite, ce n’est pas lui qui se prendra les pales dans le champ de vision !

Petit à petit, le rendez-vous boulanger se mue en meeting. Les yeux lourds sont oubliés. Attentifs et inquiets, les amateurs de viennoiseries font désormais cercle autour de celle qui sait. Ca papote et ça complote. On parle odeur et bruit, hauteur et ennuis. On programme une réunion pour organiser la résistance. Et on évoque tous les ailleurs où – « C’est tellement évident… ! » – ces moulins à vent auraient mieux leur place.

Depuis ce petit matin nerveux, les affiches dénonçant le projet ont fleuri aux fenêtres, une pétition circule, deux nouveaux lotissements sont sortis de terre et il est de plus en plus difficile de circuler à pieds ou à vélo sans risquer son intégrité physique.

Extrait de nIEWs (n°65, du 26/11 au 10/12),

la lettre d’information de la Fédération.

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