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Radicalisation et environnement : ce que Paris m’évoque
Pierre Courbe  •  17 novembre 2015

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Consternation, chagrin, abattement : d’intenses et multiples émotions troublent nos jours et nos nuits depuis le 13 novembre. Peut-on tirer enseignement pour l’action environnementale non de ces événements précis mais des évolutions sociétales dont ils sont symptomatiques ? C’est l’exercice délicat que nous allons tenter ici, en toute humilité et empathie avec les familles de toutes les victimes des événements qui se sont déroulés à Paris et de tous les drames similaires qui endeuillent quasi quotidiennement des communautés humaines

Note de la rédaction : Cet article était paru en janvier suite aux attentats à l’encontre de Charlie Hebdo. La rédaction s’est autorisé à remplace "7 janvier" par "13 novembre" et "Charlie Hebdo" par Paris. Rien de plus.

Dissonance cognitive

Les assassinats perpétrés en France Vendredi 13 novembre nous le rappellent de la manière la plus horrible qui soit : il est des sujets à propos desquels certains individus n’admettent aucun échange d’idées. C’est notamment le cas des religions : les croyances religieuses et philosophiques établissent le système de valeurs sur lesquelles nous fondons, consciemment ou non, tous nos actes. Leur stabilité, leur permanence induit dès lors un confort psychologique sans lequel certains semblent ne pas pouvoir vivre. Ceux-là peuvent en arriver aux pires extrémités pour contrer tout ce qu’ils considèrent être une attaque contre leurs convictions profondes. L’histoire en offre malheureusement d’innombrables exemples.

D’autres interrogations et remises en question – peut-être moins directes – de nos certitudes, de nos habitudes de vie peuvent être confrontées à des oppositions répondant au même désir de maintien d’un certain confort psychologique. Les réactions, cependant, n’atteignent qu’exceptionnellement le degré d’abjection auquel quelques individus sont arrivés ce 13 novembre 2015 en tuant froidement, outre leurs cibles premières, celles et ceux qui se trouvaient malheureusement sur leur chemin. Les sujets qui génèrent de vives oppositions touchent souvent au vivre-ensemble (homosexualité, pluralisme) mais peuvent également mener à la remise en cause de nos habitudes de vie et de consommation. Ainsi des questions environnementales. A titre illustratif, pour éviter les pires catastrophes climatiques, la communauté scientifique nous recommande de diviser par dix nos émissions de gaz à effet de serre dans un délai de 35 ans. Ce qui implique une modification fondamentale de nos modes de vie : chaque geste devrait être mesuré en fonction de sa compatibilité avec cet objectif. De très nombreux comportements jusqu’ici socialement valorisés en deviendraient moralement indéfendables. La tension induite par cette perspective est psychologiquement ingérable pour la majorité d’entre nous. D’où le rejet plus ou moins conscient, plus ou moins violent de celles et ceux qui rappellent inlassablement l’urgence climatique (voir aussi ma mise en parallèle avec la lutte antifasciste dans les années 1930).

Soulignons qu’il ne s’agit bien évidemment pas ici de comparer les réactions de rejet des messages environnementaux aux comportements monstrueux des assaillants Paris. Mais de reconnaître que certains des ressorts psychologiques qui animent les uns et les autres participent d’une même réaction de défense psychologique relevant du phénomène de dissonance cognitive. Lorsque l’on est soumis à une information qui infirme ses propres croyances, cela génère un inconfort mental. Pour réduire celui-ci, soit on modifie ses croyances initiales, soit on réinterprète de manière erronée l’information non cohérente, soit on la rejette - le rejet pouvant aller jusqu’à la dissuasion faite aux autres d’y adhérer.

Radicalisation

L’horreur qui s’est abattue sur la France en ce début décembre – et qui forme le quotidien de nombreuses populations dans le monde – peut partiellement s’expliquer par le phénomène de dissonance cognitive. Elle s’inscrit par ailleurs dans un climat planétaire propice à la radicalisation. Beaucoup de personnes éprouvent le besoin, dans ce monde globalisé, de « se protéger » de trop nombreuses remises en question potentielles, de se replier sur leurs croyances et valeurs, que celles-ci soient personnelles ou, le plus souvent, partagées par un groupe, une caste, une communauté, une nation, … Le phénomène est d’autant plus prononcé que les groupes humains concernés sont exposés à une dégradation de leurs conditions de vie ou sont exposés à des systèmes de valeurs caractéristiques de groupes avec lesquels ils sont ou ont été en conflit. Comme l’exprime très bien Amin Maalouf : « Ce sentiment d’agir pour la survie des siens, d’être porté par leurs prières, et d’être, sinon dans l’immédiat, du moins sur le long terme, en état de légitime défense, est une caractéristique commune de tous ceux qui, du Rwanda à l’ancienne Yougoslavie, ont commis les crimes les plus abominables. » [1] Pour illustrer le propos, commentons brièvement quatre domaines d’expression de la radicalisation.

Radicalisation religieuse. En Egypte, un jeune homme a récemment été condamné à trois ans de prison pour avoir annoncé son athéisme sur son compte Facebook. Son père, qui avait identifié des livres « suspects » dans les affaires personnelles de son fils, a témoigné contre celui-ci durant le procès [2]. En 2012 et 2013, en France, d’immenses manifestations rassemblaient les opposants au mariage pour tous, à l’appel, notamment, de groupes relevant du catholicisme traditionnaliste tels l’institut Civitas [3]. Ces deux expressions de l’intransigeance religieuse sont symboliques d’une tendance lourde de lutte contre « l’autre », et plus particulièrement contre l’athéisme et contre la laïcité. Du Nigéria au Pakistan en passant par la Syrie et l’Irak, les manifestations de cette tendance a, ces derniers temps, atteint des sommets de violence et d’abjection.

Radicalisation nationaliste. Les dernières élections européennes ont permis de mesurer l’ampleur de la montée des nationalismes sur le « vieux continent ». Ce phénomène, toutefois, n’y est pas limité. Partout dans le monde, des groupes se forment pour exalter la « Mère Patrie » ou les « Pères fondateurs », pour rejeter « l’étranger » comme responsable de tous les maux. Message simpliste, très facilement assimilable, qui offre un énorme confort de pensée. Ce que résume parfaitement Amin Maalouf : « N’est-ce pas la vertu première du nationalisme que de trouver pour chaque problème un coupable plutôt qu’une solution  ? » [4]

Reliquat de l’évolution de l’être humain dont la survie, durant des millénaires, a nécessité à la fois la collaboration au sein d’un groupe et la compétition intergroupes, le nationalisme ne devrait, en toute rationalité, plus trouver sa place dans le monde moderne. La Bruyère soulignait déjà le besoin impérieux de ne pas baisser la garde face aux expressions de la déraison. Ses propos trouvent une illustration troublante dans l’attitude de certains démocrates déstabilisés par l’expression du nationalisme : « Dans la société, c’est la raison qui plie la première : les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre ; l’on étudie son faible, son humeur, ses caprices, l’on s’y accommode ; l’on évite de le heurter, tout le monde lui cède ; la moindre sérénité qui paraît sur son visage lui attire des éloges, on lui tient compte de n’être pas toujours insupportable ; il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.  » [5]

Radicalisation politique. Bien que certains considèrent comme dépassé le vieux débat gauche/droite, les partis, groupes et organisations diverses qui se réclament des deux extrêmes croissent et se multiplient, comme on a pu encore le constater au cours des dernières élections fédérales et régionales. Les argumentaires développés par les uns et les autres pour étayer les voies de solutions qu’ils proposent peuvent se révéler très bien construits, admirablement cohérents – mais complètement hermétiques à tout autre point de vue. Comme l’a exprimé William Somerset Maugham : « La philosophie est affaire de tempérament et non de logique. Le raisonnement n’y intervient que pour essayer de rendre plausible ce que l’instinct considère comme vrai. » [6]. En quelques mots, André Comte-Sponville, met en garde contre les dangers de cette posture : « Le dogmatisme pratique, qui pense la valeur comme une vérité, aboutit ainsi à la bonne conscience, à la suffisance, au rejet ou au mépris de l’autre – à l’intolérance. » [7]

Quand la radicalisation d’extrême droite se conjugue au nationalisme, on en arrive vite à des exactions comme celles, pour ne citer qu’un exemple, commises ces dernières années par Aube Dorée en Grèce.

Radicalisation économico-financière. Toute entrave à ce qu’ils estiment être leur liberté absolue de faire du profit doit, aux yeux de certains, être éradiquée. Ceci quel que soit le nombre de victimes. Des licenciements justifiés par le seul désir d’augmenter les dividendes au dumping social qui maintient des populations entières dans un état proche de l’esclavage en passant par la défense intransigeante des grands traités dits « de libre échange », la radicalisation économico-financière atteint des sommets, alimentée par deux dynamiques. D’une part, l’érection de l’augmentation des richesses de certains en tant que fin au service de laquelle peuvent être mis tous les moyens imaginables, même les plus violents, les plus monstrueux. D’autre part, le refus catégorique d’envisager comme possibles les alternatives à la croissance économique, y compris dans le chef de celles et ceux qui conduisent les destinées de peuples entiers. Et ce refus semble se renforcer – se radicaliser - à mesure qu’augmente le nombre d’économistes qui, à l’instar de Jean Gadrey, soulignent la nécessité de « déposer délicatement la croissance dans les poubelles de l’histoire avant qu’elle ne provoque l’effondrement de la civilisation » [8].

Ces quatre expressions de la radicalisation sont portées, alimentées par et génèrent ce que Matthieu Ricard appelle des polluants mentaux : l’avidité et la haine [9]. Ces deux polluants sont également induits, en retour, chez les personnes victimes de la radicalisation, de même qu’un troisième : la colère. Il est très difficile de s’extraire du cercle vicieux qui nait de ces radicalisations. De nombreuses personnes se sont heureusement engagées résolument dans cette voie dès ce 07 janvier 2015, en France et ailleurs.

Faire vivre le message environnemental

Face aux diverses expressions de la radicalisation – et notamment la radicalisation économico-financière - comment faire vivre le message environnemental sans se laisser polluer par la colère ? Comment ne pas se laisser entraîner dans l’escalade de la radicalisation tout en maintenant un message clair, lucide et sans ambiguïté sur la gravité des défis environnementaux et la nécessité de mettre en place des réponses rapides et ambitieuses ? Comment, pour le dire clairement, proposer des solutions radicales sans se radicaliser ?

Constater et poser un diagnostic
L’énoncé clair des problèmes environnementaux relève du constat et du diagnostic scientifique. On ne traite pas de « radical » un médecin qui, ayant posé un constat par le biais d’examens médicaux, diagnostique un cancer. De même, on ne peut décemment taxer de « radicalisme » un environnementaliste qui, à l’instar de Rockstrom et al. [10], expose clairement que les seuils critiques au-delà desquels les équilibres naturels sont perturbés sans chance de retour à la situation d’il y a quelques décennies ont déjà été dépassés dans les domaines des changements climatiques, du cycle de l’azote et de la perte de biodiversité.

Le risque auquel sont ici exposés les environnementalistes est d’oublier que la science, par nature, est doute, remise en question, interrogation. Ceci par opposition à la croyance qui, comme le rappelle Pierre Rabhi « est, par définition, fondée sur une conviction considérée comme une évidence absolue. » [11] Une communication trop enflammée, teintée de pathos, risque donc de desservir le message environnemental en le faisant passer pour ce qu’il n’est pas. Surtout lorsque, dépassant le constat, on pose le diagnostic de l’influence humaine sur les dérèglements environnementaux.

Prescrire des remèdes
L’ablation d’un organe atteint du cancer suivie d’une chimiothérapie constitue certes une solution « radicale ». Mais le médecin qui la prescrit en tant que seule manière de sauver son patient fait-il preuve de radicalisme ? Ici encore, la forme est déterminante : il est impératif de faire preuve de mesure dans l’énoncé du remède.

D’autre part, l’écoute est bien meilleure si celui qui prescrit le remède fait preuve de cohérence. Il est difficile de prendre au sérieux un médecin qui recommande de ne pas fumer s’il est lui-même fumeur. De même, il est difficile d’accorder du crédit à un environnementaliste qui recommande à ses concitoyens de limiter leurs émissions de gaz à effet de serre s’il utilise l’avion pour ses voyages d’agrément. Comme l’a joliment formulé Corneille : « Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, Châtier en autrui ce qu’on souffre chez soi ? » [12]

Enfin, le risque est réel de voir certains environnementalistes, absorbés par leurs objectifs, perdus face à l’inertie des sociétés humaines, en venir à prescrire des remèdes par trop radicaux – et moralement indéfendables. Garder en tête la mise en garde d’Aldous Huxley peut aider à prévenir cette dérive : « La fin ne peut pas justifier les moyens, pour la raison simple et évidente que les moyens employés déterminent la nature des fins produites par eux.  » [13]

Lucidité et prudence
Il faut le reconnaître : on est souvent (toujours ?) le radical de quelqu’un. En raison du phénomène de dissonance cognitive, certains considéreront un constat lucide ou un remède indispensable comme l’expression d’une radicalité qui n’ose pas s’assumer. Le souci d’être entendu par le plus grand nombre ne doit donc pas aller jusqu’à la volonté d’être écouté de tous. Celle-ci générerait une autocensure qui viderait vite le message de toute substance.

Il est indispensable d’accepter cette posture inconfortable que Montesquieu décrivait en ces termes : « Ce que c’est que d’être modéré dans ses principes ! Je passe en France pour avoir trop peu de religion, et en Angleterre pour en avoir trop.  » [14]

Efficacité et humilité
Les défis environnementaux sont énormes. Les réponses à y apporter nécessitent souvent l’activation de leviers qui échappent totalement à l’action d’ONG agissant au niveau local, régional ou national. Comment ne pas s’épuiser dans des luttes qui nous échappent ? Comment ne pas se laisser porter par le mythe de David et Goliath – et sombrer dans la démotivation suscitée par des échecs successifs ? De nombreuses écoles de philosophie recommandent d’accepter ce que l’on ne peut pas changer, et d’agir pour changer ce sur quoi on a la possibilité d’influer. Cela demande à la fois de l’humilité et une certaine forme de clairvoyance pratique, à ne pas confondre avec de la résignation. Une telle approche requiert de définir aussi clairement que possible la limite supérieure de ce sur quoi on peut efficacement agir afin de « calibrer » ses actions et de faire le maximum pour atteindre cette limite. Cette approche peut, dans une certaine mesure, limiter le phénomène de dissonance cognitive chez les personnes qui ont du mal à gérer l’inconfort induit par le message environnemental. Mais ne doit en aucun cas être considérée comme incompatible avec ou exemptant du rappel de l’urgence environnementale. C’est en effet en raison de celle-ci qu’il est utile d’agir. La parfaite lucidité permet l’efficacité.

En guise de conclusion

Ce 07 janvier 2015, à Paris, une forme extrême de radicalisme s’est exprimée de manière particulièrement abjecte. Ceci devrait amener chacune et chacun à s’interroger sur son propre positionnement idéologique, à traquer en lui-même toute trace de radicalisme, de fermeture aux autres.

Victime de la barbarie nazie, Etty Hillesum, jeune femme d’une lucidité et d’une bienveillance exemplaires, écrivait à des amis avant de partir vers son tragique destin : « Le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu’il ne l’est déjà. » [15] Identifier en soi et arracher les germes de la haine contribue ainsi à améliorer l’harmonie au sein de la communauté humaine et permet d’éviter de tomber dans la radicalisation – améliorant de ce fait l’acceptabilité des plaidoyers que l’on développe et donc leur efficacité.


[1Amin Maalouf, Les identités meurtrières

[4Amin Maalouf, Les identités meurtrières

[5La Bruyère, Les Caractères

[6Williamn Somerset Maugham

[7André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus

[9Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme

[10Nature 461, sept. 2009

[11Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse

[12Corneille, Polyeucte, Acte III, scène V

[13Aldous Huxley, La fin et les moyens

[14Montesquieu, Carnets

[15Hillesum Etty, Une vie bouleversée