Remettre l’eau sur la place publique

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On l’appelle eau de distribution, eau courante, eau de ville, eau publique. On a cependant plus de chances de trouver de l’eau dans l’espace, que dans l’espace public (surtout depuis que le public va dans l’espace). Une place pour l’homme dans l’espace, mais pas d’espace pour l’eau sur la place. Je vous ai perdus ? Accrochez-vous, décollage imminent pour le grand retour de l’eau sur la place publique.

Qu’est-ce qu’un bien public ?

« L’eau fait partie du patrimoine commun de la Wallonie. Le cycle de l’eau est géré de façon globale et intégrée, dans le constant souci d’assurer à la fois la qualité et la pérennité de la ressource, dans le cadre d’un développement durable et en prenant en compte les adaptations au changement climatique. A ce titre, les services de production et de distribution d’eau, les services de collecte et d’assainissement des eaux usées et les services de gestion de l’eau constituent, pour tous les usagers, des services d’intérêt économique général. » Code de l’eau, D1, §1.

Cet extrait du code de l’eau nous explique qu’en Wallonie, l’eau est un bien public. Sa distribution, sa protection et son assainissement sont gérés par des organismes publiques.

Les biens publics répondent pourtant à une définition stricte : « Les biens publics sont des biens ou des services qui présentent deux  caractéristiques : la non-rivalité – la consommation d’un bien par un  individu n’empêche pas sa consommation par un autre – et la  non-exclusion – personne n’est exclu de la consommation de ce bien qui  est à la disposition de tous. » 1

La biodiversité, le climat, les connaissances, les traditions, l’air, sont, de ce fait, des biens publics.

Or, en Wallonie, l’eau ne répond pas à cette définition.

Non-rivalité ? Passe encore. Chanceux que nous sommes dans notre Wallonie bleue, nos ressources en eau sont nombreuses et accessibles et leur gestion durable permet de les maintenir en quantités suffisantes que pour satisfaire la consommation raisonnable de chacun, sans préjudice aux besoins d’autres. Ce luxe fragile, dont beaucoup de nos pays voisins ne disposent pas, nous devons le chérir et nous engager à son maintien dans le temps.

Et la non-exclusion ? On n’y est pas !

Disparition de l’eau dans l’espace public

L’eau doit être le seul bien public… qu’on ne trouve pas dans le domaine public. Dans notre maison privée, nous avons l’eau publique, mais en dehors ?

Cela n’a pas toujours été le cas. Avant le XIXe siècle, on allait sur la place publique chercher son eau. Les fontaines, de la plus basique à la plus monumentale, remplissaient un rôle à la fois de salubrité, de santé, et de cohésion urbaine. On y boit, on y lave, on s’y baigne, on s’y rencontre. En 1855, le premier réseau de distribution d’eau potable est inauguré à Bruxelles. Que chacun reste bien chez soi, rien ne sert de courir, nous avons l’eau courante ! A la différence près, que maintenant l’eau se paye. Et pour rentabiliser ce réseau de distribution gigantesque et s’assurer que tous les citoyens s’y raccordent, les autorités publiques éliminent petit à petit les points d’eau publique qui alimentent encore gratuitement certains habitants2.

Cette disparition de l’eau de l’espace publique induit aujourd’hui encore des problèmes d’accès à l’eau. Si l’eau publique ne se retrouve que dans la sphère privée, comment faire quand on n’a pas de domicile ? A quelques urinoirs près, les possibilités d’hydratation et d’hygiène ont déserté l’espace. A Liège, seules une dizaine de douches sont disponibles au public, la plupart grâce à des associations ou des centres de nuit3. Ce phénomène s’est aggravé encore pendant les confinements, quand les piscines publiques étaient fermées.

Précarité hydrique

Le Wallon, ce personnage rougeaud et roublard, amateur de patates, de bière, et de carnaval, consomme en moyenne 95 L d’eau par jour. Le top trois des usages, qui représentent à eux seuls 75% du total sont : la douche, les toilettes et le lavage du linge. Les usages de l’eau concernent donc avant tout la relation de soi à soi4.

Vu le caractère hautement intime de cette problématique, on ne s’étonnera pas que le sujet soit peu déballé sur la place publique. Pourtant, la précarité hydrique – soit le fait de ne pas disposer d’un accès à l’eau en qualité et en quantité suffisantes pour répondre à ses besoins de base – concerne 1 wallon sur 6 ! 14% des ménages wallons ne parviennent pas à payer leur facture d’eau.

Quand un usager ne peut pas payer sa facture : deux options. Le Fonds Social de l’eau, et/ou le limiteur de débit.

Le fonds social de l’eau est alimenté par la facture de tous les usagers. Nous payons tous notre eau un peu plus chère, afin d’alimenter ce fonds, qui bénéficiera aux ménages en difficultés de payement. Cependant, en 2019, ce Fonds n’a dédommagé que 10 000 ménages, alors que la même année, plus de 140 000 utilisateurs étaient en défaut de payement (ce chiffre n’est cependant pas ventilé entre les ménages ayant des difficultés financières, et les « mauvais payeurs » distraits qui ont oublié de payer leur facture plusieurs fois d’affilée)5.

Deuxième option : le limiteur de débit. Il se place sur votre robinet pour en limiter le débit. D’un débit classique de 300 L/h, vous passez à 100 L/h. Au lieu de 7 secondes pour remplir votre casserole, il vous en faut 21.  Ce système vise principalement à faire pression sur les mauvais payeurs, c’est à dire sur les ménages ‘aisés’ qui ne payent pas leur facture. Le hic, c’est que finalement, la majorité des limiteurs de débits sont placés dans les quartiers défavorisés. Public-cible manqué, donc. Il apparaît en fait que globalement, les ménages en difficulté de payement sont des ménages qui consomment plus d’eau que la moyenne. Plusieurs explications à cela : familles plus nombreuses, installations vétustes qui fuitent, ou « comportements inadéquats »6.

Afin que ces dispositifs de limitation de débit visent bien les mauvais payeurs, et pas les ménages défavorisés, le CPAS dispose maintenant de 90 jours pour faire une enquête auprès du ménage ciblé. A l’issue de cette enquête, il précisera au distributeur d’eau si oui ou non, le ménage est en situation précaire. Si c’est le cas, le limiteur ne sera pas placé7.

Le droit de l’eau dans la constitution

Parce que l’eau est un bien vital, de première nécessité, et un bien commun, le RWLP (Réseau allon de lutte contre la pauvreté) revendique que l’accès à l’eau devienne un droit auquel aucune atteinte ou restriction ne soit possible. Dans cette même lignée, la sénatrice Ecolo France Masai a déposé un projet de modification de la constitution, afin d’y ajouter le droit à l’eau et à l’assainissement, au même titre que le droit au logement, la santé, etc.8.

En conclusion, remettre la fontaine au milieu du village

Nous soutenons cette proposition d’inclusion du droit à l’eau et à l’assainissement dans la constitution. Cette introduction permettra à la fois de garantir un accès digne et suffisant pour tous à l’eau, mais permettra également à cette ressource d’obtenir un statut de protection plus grand.

En complément, nous plaidons pour la réintroduction de fontaines de distribution d’eau potable gratuite dans l’espace publique. En plus de répondre au besoin vital qu’est l’hydratation, cela permet également de jouer un rôle sur la quantité de plastiques et de déchets sauvages dans nos paysages. Un accès facile à l’eau dans l’espace publique permettrait de limiter les emballages de boissons ‘on the go’ (canettes et bouteilles PET) qui ont la part belle dans le volume total de déchets sauvages ramassés dans nos villes et sur nos bords de route.


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  1. Gabas Jean-Jacques, Hugon Philippe, « Les biens publics mondiaux et la coopération internationale », L’Économie politique, 2001/4 (no 12), p. 19-31. DOI : 10.3917/leco.012.0019. URL : https://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2001-4-page-19.htm
  2. Eau publique, eau privée. Et si c’était une question d’espace ? Chloé Deligne, IEB, 2011. https://www.ieb.be/Eau-publique-eau-privee-et-si-c,4857
  3. https://www.todayinliege.be/installation-de-douches-pour-les-sdf-au-centre-ville/
  4. https://www.lesoir.be/339928/article/2020-11-28/la-chronique-de-carta-academica-la-vulnerabilite-hydrique-ou-la-necessite-de
  5. https://www.aquawal.be/servlet/Repository/rapport-statistiques-2020-sa-aquawal.pdf?ID=17314&saveFile=true
  6. https://www.uvcw.be/no_index/files/465-rec-180913—aquawal.pdf
  7. https://tellier.wallonie.be/home/presse–actualites/communiques-de-presse/presses/de-nouvelles-mesures-pour-lutter-contre-la-precarite-hydrique.html
  8. https://francemasai.ecolo.be/le-droit-a-leau-et-a-lassainissement-dans-la-constitution/