Rendre la justice, pas se faire vengeance

Rendre la justice, pas se faire vengeance

Huit mois de prison ferme ! Et c’est apparemment sans honte que le Ministère public ose requérir une telle peine !

Oh, bien sûr, si l’on s’en réfère à l’acte d’accusation motivant le renvoi devant le Tribunal, la sanction peut paraître justifiée. Je suis même convaincu que certains déploreraient sa légèreté. Car de quoi est-il question? D’« association de malfaiteurs », de « coups et blessures » : du sérieux, incontestablement. Si ce n’est que ces charges en sont totalement dépourvues, de sérieux.

Qui osera en effet prétendre de bonne foi que les 11 hommes et femmes se trouvant sur le banc des accusés constitue une « association de malfaiteurs » ? Quant aux « coups et blessures », j’attends que l’on m’indique qu’elles en ont été les victimes sinon, peut-être, quelques plants de pommes de terre ! La seule violence présente sur les images qui nous ont été données à voir est en effet celle de la répression policière.

On nous vend des extrémistes, des éco-terroristes, et que découvrons-nous ? Pas même des pieds nickelés ou des têtes brûlés mais de simples citoyens engagés, des militants qui ne se contentent pas de penser mais agissent en conformité avec leurs idées. Leur « crime » ? L’arrachage de plants de pomme de terre génétiquement modifiés et leur remplacement par d’autres certifiés 100% naturels.

Voilà ce pourquoi le Ministère public n’hésite pas à requérir huit mois de prison ferme !

Pour ce tarif, on s’attend à une kyrielle de circonstances aggravantes… mais il n’y en a pas. Tout au contraire. Les accusés auraient pu opérer clandestinement, de nuit, en dissimulant leurs traits ; ils ont annoncé et revendiqué leur action, réalisée de jour, à visage découvert. On a rarement été confronté à des malfaiteurs aussi désireux de se faire repérer et identifier !

J’éviterai le piège de la facilité qui consisterait à comparer la peine demandée ici à celles prononcées dans d’autres affaires. Je ne peux toutefois m’empêcher d’être choqué par la disproportion entre ces huit mois fermes censés venir punir un acte fondamentalement politique et les peines minimales avec sursis qui sanctionnent à longueur d’audiences de véritables délits criminels où l’atteinte aux biens et aux personnes est une réalité empreinte de violence et non une construction de l’esprit aux motivations idéologiques. Car n’en déplaise au Tribunal, ce qui se juge ici, c’est moins l’acte de ces 11 personnes que le combat qu’ils mènent. Ces plants OGM auraient été dérobés par un maraudeur plutôt qu’arrachés par des militants, personne n’en parlerait et, surtout, la Justice s’en désintéresserait. C’est là le nœud de ce dossier : nous ne sommes pas face à de la délinquance ordinaire mais au cœur d’une désobéissance civile que le système ne peut ni ne veut tolérer. Il suffit pour s’en convaincre de se référer à la sortie du Ministre-Président flamand Kris Peeters qui, au soir-même de l’action et en violation totale du principe de séparation des pouvoirs, appela à des poursuites judiciaires.

Rappelons donc ce qui est une évidence mais que d’aucuns s’appliquent à occulter : l’action qui nous occupe aujourd’hui visait moins à détruire des plants OGM qu’à attirer l’attention sur les enjeux liés à ceux-ci. Faute d’un espace de dialogue au sein duquel mener un débat démocratique sérieux, les arracheurs ont cherché et trouvé un moyen de faire entendre leurs arguments et amener la réflexion sur la place publique. Ce qui constitue, ce procès en atteste, un crime de lèse-autorité dans une région où les responsables politiques soutiennent sans réserve la biotechnologie considérée comme un axe majeur du développement économique.

S’agit-il d’un réflexe de self-défense, d’une manifestation de leur instinct de survie, d’une combinaison de ces deux éléments ou de toute autre chose encore, je l’ignore, mais force est de constater que les pouvoirs en place témoignent d’une intolérance et d’une sévérité hors-du-commun vis-à-vis de ceux qui contestent leur autorité, les dogmes qui la fondent ou les choix qu’elle porte. Ne nous méprenons pas : il ne s’agit pas ici de nier le caractère intrinsèquement démocratique de notre pays et d’autres Etats comparables mais bien de dénoncer leur tendance naturelle à réprimer lourdement ce qui leur semble illégitime. Comme si le fait même d’offrir aux citoyens le cadre et les outils de la démocratie rendaient inacceptable toute opposition s’exprimant en marge de ce cadre et de ces outils.

Au Québec, il y a quelques mois, une loi spéciale restreignant le droit de manifester a été adoptée pour tenter, en vain, de juguler une mobilisation étudiante.
Aujourd’hui, en Espagne, une proposition de loi envisage de punir d’une peine pouvant aller jusqu’à deux ans de prison quiconque appelle à manifester via les réseaux sociaux.
La peine que réclame ici le Ministère public s’inscrit dans cette logique de criminalisation de l’activisme. Y souscrire serait à la fois injuste et suicidaire.

Injuste car nous savons tous que le geste posé par les accusés ne mérite pas pareil châtiment.
Suicidaire car cela ouvrirait la porte à des actions plus radicales et violentes. Pour certains, en effet, il est des circonstances où la désobéissance civile constituera toujours un devoir civique. Et ceux-là risque de considérer que, quitte à être envoyé en prison, autant que cela soit pour quelque chose qui vaille vraiment cette peine…

Ne confondons pas rendre la Justice et se faire vengeance.

Si les parties civiles fustigent, à juste titre, l’atteinte portée à leurs expérimentations, il n’appartient pas au Tribunal de valider le bien-fondé de celles-ci, ce d’autant moins que l’audition de scientifiques susceptibles d’éclairer sa réflexion a été refusée. Il ne saurait être question de faire primer la position des pro-OGM, fussent-ils auréolés de leur pouvoir académique ou politique, et de sanctionner en conséquence des donneurs d’alerte considérés coupables de s’opposer à une vérité décrétée officielle.

Il reste donc à juger des faits. Et ceux-ci valent tout au plus une peine symbolique assortie d’un sursis.