Sauver le climat pas le réseau de gaz !

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Le lobby (très intensif) du gaz fossile est en train de gagner d’importantes batailles en Europe notamment pour favoriser les investissements dans le développement du réseau de gaz. C’est toute une filière de producteur/importateur et de gestionnaire de réseau qui a envoyé ses meilleurs lobbyistes avec un message ânonné dans tous les cénacles « le gaz est nécessaire et en tout état de cause, il sera vert ».

La Belgique, pays très dépendant de ce combustible fossile, n’est pas en reste… Et ses défenseurs (citons fluxys ou Engie) commencent à gagner de très préoccupantes victoires… En témoigne le document publié par l’administration fédérale : Le rôle des vecteurs énergétiques gazeux dans une Belgique climatiquement neutre. Ce document, présenté comme « un cadre de référence pour les futures prises de décision » par la ministre elle -même dans son introduction, est extrêmement préoccupant pour IEW.

Ce rapport de l’administration est symptomatique d’une vision dangereuse de la transition énergétique qui est en train de s’imposer.

I love gaz fossile (Heu pardon ! gaz naturel)

La combustion du gaz fossile engendre bien évidement des émissions de CO2 même si elles sont bien moindres que celles du pétrole ou du charbon… Mais c’est oublier que le méthane lui-même est un puissant gaz à effet de serre. Or, les données collectées par l’agence spatiale européenne, montrent que des quantités importantes de méthane sont émises au moment de l’extraction et du transport sans être comptabilisées. Au final, il apparait de plus en plus évident aux yeux de la communauté scientifique que l’impact climatique du gaz est largement sous-estimé…  

Image satellite d’une fuite de méthane dans un pipeline au Kazakhstan.

Dans ces conditions, il serait extrêmement dangereux que le gaz fossile reste « disponible pendant longtemps encore à des prix relativement bas » comme semblent s’en réjouir les auteurs du rapport. Il est temps de sortir du récit du gaz « naturel » et propre que cherche à vendre le secteur, pour donner à ce vecteur fossile sa juste place (une évaluation plus neutre de son impact est urgente). Il est également urgent que la filière gaz regarde avec attention ses chaines d’approvisionnement pour améliorer son empreinte climat en limitant les fuites de méthane dans l’atmosphère comme le demande de plus en plus d’ONG européennes.

 Tout va bien : le gaz serait bientôt vert

C’est que pour se créer un futur, l’industrie du gaz a développé un message qui percole très efficacement  aux oreilles des décideurs : en 2050,  on aura remplacé le gaz fossile consommé en Belgique (200 TWh soit ¼ de notre consommation d’énergie) par du gaz vert (biogaz et hydrogène), ou au pire on aura trouvé le moyen de le décarboner (via la capture de CO2-CCS/CCU).

Or, cette affirmation est – au mieux ! – douteuse. Osons dire qu’elle est fausse ! La plupart de ces solutions de « gaz vert » sont hautement hypothétiques (le CCS/CCU) et/ou les projections apparaissent largement sur-évaluées ( biométhane, hydrogène).

Page du gestionnaire de réseau de gaz en France, symbolique d’un message trompeur adressé à la population

A.     Un potentiel de biométhane largement sur estimé

Soyons clair, le biogaz est un merveilleux vecteur renouvelable crucial pour la transition énergétique et IEW se range résolument derrière tous les acteurs occupés à développer cette filière de manière durable. Mais étant donné, les implications d’une vision trop optimiste (voir plus bas), il nous apparait crucial de rappeler que   :

  1. les quantités productibles de manière durable proposées dans le rapport de l’administration (16 TWh dont 70% peuvent être injectés dans le réseau de distribution » soit 11,2TWh) nous paraissent surestimées. Le rapport reprend en fait les chiffres évalués par Valbiom qui prévoit par exemple l’intégration massive de cultures intercalaires (pour 5TWh) alors qu’en 2020 ce type de cultures est quasi innexistant et les nouvelles pratiques agricoles sont lentes à se mettre en œuvre. Il prévoit aussi l’utilisation de quasi tout le lisier d’élevage sans prendre en compte la réduction nécessaire du cheptel ou les difficultés de collecte dans les plus petites exploitations, à taille durable).
  2. Le potentiel d’injection dans le réseau de gaz tel que calculé par Valbiom est très intéressant mais également théorique. Il évalue uniquement les capacités d’accueil du réseau de distribution de gaz sans envisager les nombreux autres obstacles techniques ou économiques qui limitent l’injection de biométhane dans le réseau.

Soyons de bon compte, le principal projet de biométhane injectant du gaz sur le réseau explique aussi notre grande prudence. Le projet  SIBIOM, à Leuze en Hainaut, qui a reçu son permis unique en septembre 2019 utilisera malgré une longue bataille d’IEW1, exclusivement des cultures énergétiques (du maïs et de la betterave) détournées de l’alimentation. Au final nous estimons qu’il n’offre au mieux aucune plus-value environnementale2.

Pour IEW, le développement d’une filière biogaz durable passera par des unités de production locales qui reposent sur des intrants disponibles localement (notamment pour limiter le charroi). Cette taille plus réduite implique une utilisation du biogaz principalement dans des cogénérations (production de chaleur et d’électricité) bien loin des grosses installations requises pour envisager une injection du gaz sur le réseau.

B.     L’hydrogène hype, garder la tête froide

VOIR notre article sur le sujet

La mode de l’hydrogène doit beaucoup au secteur du gaz cherchant à sauver son business model. Et l’étude de l’administration analysée ici,  Le rôle des vecteurs énergétiques gazeux dans une Belgique climatiquement neutre en est à nouveau un bel exemple.

En pratique, l’hydrogène peut être directement injecté dans le réseau de gaz fossile mais uniquement jusqu’à une concentration de maximum 10%. Au-delà, le réseau de gaz actuel ne peut tolérer l’hydrogène, plus corrosif et aux molécules bien trop fines pour l’étanchéité du réseau de méthane existant.

Pour envisager un remplacement du gaz fossile par l’hydrogène, pour utiliser les infrastructures de méthane, il faudrait dès lors retransformer l’hydrogène vert en méthane. Les pertes de conversion entre l’électricité verte et le méthane vert sont énormes (25% de perte au cours de l’électrolyse). Ensuite, l’hydrogène sera encore la plupart du temps retransformé. L’ADEME en France évalue les pertes de transformation à 75% pour le cycle complet « électricité vers électricité »en passant par l’hydrogène. Étant donné ces pertes, la règle de base doit rester d’utiliser au maximum l’électricité renouvelable directement. Seul l’excédent d’électricité renouvelable (dans les périodes de grand  vent ou de soleil et de faible consommation d’électricité) pourra servir à la production de l’hydrogène puis du méthane.

Evaluation des pertes de transformation pour la chaine « Power to H2 to power »

Notons que le rapport renvoie largement à un exercice prospectif réalisé par le bureau du plan en 2020 qui imagine une production d’hydrogène domestique de 60-95TWh sur base d’une analyse économique et d’une vision technologique (le scénario appelé TECH de la Commission EU). Sans entrer dans une analyse détaillée de ce rapport, cet exercice offre clairement une vue trop partielle  et trop restreinte pour dégager des projections fiables de productibles hydrogène. D’ailleurs dans le rapport sur une Belgique climatiquement neutre, l’administration fédérale envisage un volume d’hydrogène bien plus réduit de ~16 TWh en 2050.

C.     Une capture du carbone très incertaine

Si le méthane ne peut être produit à base de renouvelable, il reste la technologie du captage du CO2 pour son enfouissement ou sa réutilisation (CCU/CCS). Ainsi de 7 à 75 TWh de gaz naturel serait selon ce rapport de l’administration toujours brulés en Belgique grâce à cette technologie.

A nouveau, pour justifier le maintien du gaz, les auteurs font appel à une technologie extrêmement hypothétique en tout cas dans le cadre d’un développement à grande échelle. Malgré les milliards européens investis depuis 20 ans, le CCS/CCU reste une technologie qui n’a pas réussi à prouver sa viabilité.

Plus d’information sur la position des ONG environnementales européennes sur CCS/CCU.

Et si le vrai but était de maintenir les investissements dans les infrastructures gaz à tout prix ?

Si nous contestons la projection défendue dans ce rapport de l’administration fédérale endossée par la ministre de l’énergie, c’est pour les implications qu’une telle vision de long terme peut avoir sur les politiques énergétiques et sur les décisions d’investissements de court terme. Par exemple, c’est au nom de cette vision que des investissements massifs dans des « backbone » hydrogène apparaissent dans les plans de relance post-covid belges.

Selon IEW, l’enjeu pour le secteur du gaz belge semble clairement être de démontrer que notre réseau de gaz parmi les plus denses au monde, ou les infrastructures d’importation récemment construites comme le port méthanier de Zeebruge, ne représentent nullement des « stranded assets », c’est-à-dire des infrastructures qui n’auront plus leur place dans une société décarbonée.

Le Gouvernement, les décideurs politiques et économiques doivent faire preuve de bien plus de discernement et ne pas embrasser cette vision défendue très efficacement par le secteur gazier.

Pour IEW, le gaz a clairement un rôle à jouer dans la transition énergétique, notamment à court terme pour accompagne la sortie du nucléaire. A plus long terme également le gaz fossile pourra en partie être remplacé par l’hydrogène vert ou le biométhane (nous sommes nettement plus prudent pour le CCS/CCU) mais dans des proportions bien moindres que celles défendues dans le rapport proposé par l’administration et endossé par la Ministre de l’énergie…

Il est vital d’évaluer au plus vite des potentiels durables crédibles pour ces vecteurs énergétiques futurs ainsi que les usages prioritaires auxquels ils pourront être destinés. Nous pensons qu’ils doivent en priorité aller vers les secteurs où il n’y a pas d’autres optiosn, comme pour couvrir les besoins de l’industrie en haute température, ou comme matière première.

Sur cette base, les autorités devront évaluer les besoins en infrastructures à terme. Selon nous, il est fort à parier que les infrastructures actuelles prévues pour le gaz fossile sont largement disproportionnées par rapport aux potentiels futurs de gaz vert.

Quoi qu’il en soit, ce futur ne peut être défini par le secteur lui-même comme c’est trop souvent le cas (les plans de développement du réseau sont toujours réalisés par Fluxys). Cet avis est d’ailleurs partagé par un nombre croissant d’acteurs dont le comité d’expert wallon sur le climat3.

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  1. Voir dossier SIbiom IEW
  2. L’opérateur a annoncé à IEW revoir son intrant. Nous sommes en attente de nouvelles informations.
  3. « La nécessité de tels investissements doit être plus nuancée en ce qui concerne les réseaux de distribution de gaz. D’une part, le réseau de distribution de gaz naturel est généralement bien développé en Wallonie et toute extension éventuelle doit être évaluée à l’aune d’une diminution progressive de la consommation de gaz naturel pour respecter les objectifs climatiques à l’horizon 2050. D’autre part, le développement possible des gaz « verts » (hydrogène, gaz de synthèse, biogaz) pourrait à terme conduire à des investissements d’adaptation du réseau actuel ou d’extension pour acheminer le gaz de la production vers la consommation. Cependant, le potentiel de développement doit être objectivé avant la réalisation de tels investissements. » Avis 4 comité d’expert wallon sur le climat ; juin 2018

Arnaud Collignon

Énergie & Territoire