Se réinventer avec la Théorie U : une interview de Vincent De Waele

Se réinventer avec la Théorie U : une interview de Vincent De Waele

Pour cette nIEWs, j’ai souhaité explorer la Théorie U, une théorie du changement développée par Otto Scharmer, un chercheur et professeur au MIT 1. Il est parti du constat suivant : nous vivons une époque d’échec institutionnel massif, dans lequel nous créons collectivement des résultats dont personne ne veut. La crise du corona virus en fait la démonstration, une fois de plus. Pour Otto Scharmer, la cause de notre échec collectif est que nous sommes aveugles à la dimension plus profonde du leadership et du changement. Avec la Théorie U, il propose un trajet, un voyage, pour développer une nouvelle conscience et une nouvelle capacité de leadership collectif pour relever les défis de notre temps.

Je vous propose de découvrir la Théorie U au travers de l’expérience de Vincent De Waele, un freelancer en mettant l’accent sur le free, comme il aime se décrire.

Merci à toi Vincent de t’être prêté à l’exercice avec authenticité et générosité ! Merci aussi à ma collègue Anne Thibaut qui a permis cette belle rencontre et cette découverte très inspirante pour moi de la Théorie U!

Peux-tu retracer quelles ont été les principales étapes dans ton parcours et quel est ton métier aujourd’hui ?  

Vincent De Waele : J’en suis à ma troisième vie. J’ai étudié les sciences éco et j’ai commencé en finance. Après une restructuration dans un grand groupe américain, je suis entré comme directeur financier et logistique dans la chaîne de supermarchés UNIC, filiale de Carrefour. Je me suis retrouvé pendant 7 ans dans une tourmente phénoménale de réorganisations. Ce qui m’a frappé à ce moment-là, qui me rendait en partie malheureux et que je ne savais pas comment aborder, c’est : « Comment accompagner le changement ? »

A un moment donné je me suis dit : « Qu’est-ce que je fais ici ? Je n’aime pas mon métier. Je n’aime pas la culture. Je travaille comme un dingue. » En trois mois, j’ai quitté Carrefour et je suis rentré par la petite porte chez Mobistar dans l’accompagnement au changement et l’accompagnement de projets. Ca a été ma deuxième vie. Cela m’a donné beaucoup plus de temps libre, une vie plus équilibrée. Et en même temps, chez Mobistar, assez rapidement, j’ai eu des projets de plus en plus importants sur l’accompagnement au changement sous toutes ses formes et entre autre aussi sur la gouvernance. Dans les télécoms, les choses changent très vite. C’était passionnant !

A 51 ans, je me suis dit : « Voilà c’est assez. J’ai assez donné pour des entreprises qui ne travaillent que pour le profit. Et ça, je n’arrive pas à changer. ». Je me suis d’abord offert une année sabbatique. Et là, j’ai entamé la troisième partie de ma vie où les choses ont commencé à changer beaucoup plus vite parce que je n’étais plus dans un système. Je me suis fort impliqué dans l’accompagnement au changement, la méditation, l’intériorité, la décroissance.

Ce qui m’amène aujourd’hui à avoir 4 activités. Mon fil rouge, c’est réinventer :

  • Réinventer sa vie pour trouver plus de sens et de motivation avec le programme Sense+ lancé il y a 4 ans ;
  • Réinventer les organisations avec le projet Nautealus dans la lignée du livre de Frédéric Laloux « Reinventing organizations : Vers des communautés de travail inspirées »;
  • Réinventer une ville avec Réinventons Bruxelles, une initiative lancée à plusieurs après les attentats ;
  • Et réinventer la finance comme administrateur de Oikocrédit, une coopératives de micro-financement dans les pays du Sud.

Comment as-tu découvert la Théorie U ? Peux-tu nous nous expliquer les bases de cette théorie ?

Vincent De Waele : Il y a 5 ans une bonne amie et ex-collègue m’a dit : « Va voir cette formation en ligne. C’est peut-être pour toi. » Je vais voir et c’était la première formation en ligne de la Théorie U qui s’appelle u.lab. C’est un MOOC2 différent. Dans la majorité des MOOC, tout se passe en ligne mais là ils disent de se rassembler, là où vous pouvez, à 3 à 20, dans chaque pays. Et ils aident à gérer ces ateliers localement. On était 45 en Belgique (25.000 au monde) et cela a été formidable, incroyable !

Pourquoi la Théorie U me parle tellement ? Entre autre, parce que quand on parle de se réinventer, cela veut dire ne pas se baser sur nos paradigmes anciens. Alors, c’est vite dit mais comment est-ce qu’on fait cela ? C’est compliqué parce que cela nécessite de prendre conscience de tout ce qu’on a intégré qui est inconscient et qui guide notre façon de faire, notre vie, qui n’est pas nécessairement mauvais. Mais si on veut se réinventer il faut pouvoir voir cela et le remettre en question. La Théorie U s’appelle U parce que la première partie du U est une descente avec toute une série d’outils pour essayer de voir son système individuel ou collectif ou idéalement les 2 pour avoir une vraie vision sur comment est-ce que je fonctionne. Quels sont mes paradigmes, mes pensées, mes croyances ? Car tant que je ne les vois pas, je ne peux pas les réinventer. Je vais travailler à des solutions qui sont dans le même système. Ce n’est pas mauvais mais si l’objectif est un changement de fond, il faudra fonctionner et penser de manière différente. C’est la partie la plus complexe et la plus intéressante dans la Théorie U. Cela passe par des outils où on va faire des introspections de manière collective et faire des explorations pour voir comment cela fonctionne différemment. Mais pour pouvoir voir comment quelque chose fonctionne différemment, il faut déjà se préparer intérieurement sinon on va mettre des filtres sur tout ce qu’on voit. Il faut s’assurer qu’on baisse au maximum les filtres pour pouvoir voir quelque chose qui soit réellement différent. Il y a une série d’outils qui s’appellent sensing journey, empathy walk, coaching circle, pleins d’outils qui nous aide à voir notre système ou un autre système. C’est la première démarche de la Théorie U qui propose un lâcher-prise.

Après cela on arrive en bas du U, ils appellent ça la source, une source qui est une source de créativité qui n’est pas basée sur le passé. On dit qu’il y a 2 façons d’apprendre. Elles sont toutes les 2 utiles. Une première façon c’est de regarder comment quelque chose fonctionne et de dire : « Ça, ça ne va pas, voilà ce qu’on va faire. » C’est le plan, do, check, act 3. Une bonne partie de nos façons d’apprendre sont basées sur : j’observe, j’améliore. Cela donne une espèce d’amélioration continue, qui est très utile et très intéressante mais dans laquelle je fonctionne dans un paradigme existant. Il y a une autre façon d’apprendre, qui est de toucher une créativité intérieure, que ce soit de façon individuelle ou collective, qui n’est pas basée sur le passé ou ce que j’observe. Le bas du U c’est amener des gens, individuellement ou collectivement, à se connecter à une créativité profonde et à la faire émerger. Et donc ça, c’est de nouveaux une série de pratiques pour faire émerger cela. La seconde partie du U, c’est comment se cristallise une vision et comment est-ce que je crée des prototypes. Là, c’est moins novateur mais il y a aussi de très beaux outils sur la partie cristallisation de la vision.

La Théorie U c’est quoi ?

  • C’est cette philosophie, cette démarche du U, où il faut d’abord voir son propre système avant de toucher sa créativité profonde qui n’est pas basée sur le passé, et puis laisser émerger. En Anglais, la première partie du U c’est le « letting go », le lâcher prise du paradigme ancien et la seconde partie, c’est le « letting come », on fait émerger.
  • C’est un ensemble d’outils très utiles mais non limitatifs ;
  • C’est aussi une communauté mondiale. On doit être 100.000 à avoir participé au parcours.

Tous les parcours sont gratuits et quand c’est animé localement, c’est fait de façon bénévole. C’est pas mal car ça émane du MIT. Ce qui est chouette aussi dans la Théorie U est que tout est en CC, en Creative Commons 4. Tu copies autant que tu veux du moment que tu cites. Finalement, la dernière chose que je voudrais citer dans la Théorie U, c’est la conscientisation que, dans tout changement, on dit souvent qu’il y a le why, le what et le how 5, mais dans la Théorie U, il y a d’abord le who6. Qui initie le changement ? Quelle est sa posture intérieure ? Je vais prendre un exemple concret. Il y a longtemps mon ancien patron de Mobistar me dit : « Je suis d’accord qu’on  lance le programme RSE7 ». Quand il me dit ça, quelle est sa posture intérieure ? Ce patron-là, sa posture intérieure – c’est un commercial – c’est : « Est-ce que ça peut rapporter du chiffre d’affaire ? » Je ne dis pas que c’est mauvais mais si on veut avoir un changement profond ce n’est pas la posture idéale. Dans tout changement,  il faut voir quelle est la posture intérieure de la personne qui initie le changement.

As-tu des exemples concrets de mise en application de la Théorie U ?

Vincent De Waele : Le premier exemple d’utilisation, c’est moi parce que ça commence par là. Il ne faut pas raconter aux autres ce qu’il faut faire, il faut le faire soi. J’ai une première fois participé au u.lab et ensuite 4 ou 5 fois animé cette démarche de 3 mois et demi. Je vois que pour moi ce n’est pas qu’une fois qu’on le fait. Le U, c’est une simplification. On est régulièrement dans des renouveaux. 

La seconde application, c’est Sense +. C’est un programme de 7 séances d’une demi-journée en groupe de 4 à 7 personnes sur comment faire émerger plus de motivation, de sens dans leur vie professionnelle et personnelle. J’utilise la Théorie U pour toucher quelque chose de profond chez les gens. Je suis très content de ce que ça donne. Peut-être pas chez tout le monde. Ce n’est pas toujours le bon moment mais c’est très chouette. Et puis, l’approche groupale est hyper puissante.

La seconde application c’est Nautealus. On essaye de construire une communauté et de faire de l’éveil sur les nouveaux types de gouvernance organisationnelle. Je vais accompagner une grosse mutualité dans un programme de révision de leur mode de gouvernance. Comment amène-t-on 800 personnes à revoir les fondements de comment ils travaillent ensemble ? Je vais les amener dans un U, sans le leur dire. Par cercle et sous-cercle, je vais les amener dans une démarche d’exploration de leur système et de systèmes extérieurs en les amenant à une révision de leur façon de faire. Je vais travailler avec les gens qui sont volontaires et pas seulement avec la direction. La direction qui vient avec un powerpoint, ça tue le changement. Je vais utiliser des outils de la Théorie U entre autre, mais surtout le parcours.

Au niveau sociétal, j’utilise encore plus la Théorie U, dans tous les ateliers que j’ai fait dans Réinventons Bruxelles. Avec Réinventons Bruxelles, cela fait 4 ans qu’on est au bas du U, qu’on cherche et qu’on fait des prototypes, et on redescend parce que c’est compliqué. Maintenant, on a quelque chose qui est en train d’émerger. On est dans  la partie remontante. On va voir. On est dans du prototypage. C’est beaucoup d’action learning8. Maintenant grâce à la Théorie U, on est arrivé à une vision qu’on a cristallisée autour d’écosystèmes d’innovateurs sociaux. Ce qui nous intéresse c’est de voir si on peut avoir un écosystème de type nouveau. C’est ça qu’on est en train de tester. Quelles sont les énergies qui peuvent circuler parmi les différents éléments du système : des gens, des organisations, l’environnement ? On va utiliser des aspects de la théorie U pour démarrer un écosystème sur Réinventons les organisations et un autre  écosystème sur l’éducation.

Est-ce que la Théorie U t’aide à mieux comprendre, à mieux vivre la crise que nous traversons actuellement avec le corona virus ?

Vincent De Waele : La Théorie U, entre autre, aide à voir qu’on est au bout d’un système et que si on veut changer le système, il faut lâcher prise. La théorie U dit qu’est-ce qu’il faut lâcher vraiment, mais pas de façon superficielle. C’est-à-dire, si je prends la démarche écologique, on va dire : « Il faut prendre moins la voiture. » Mais si je vais à un niveau plus profond, il faut se demander: « Quelles sont les croyances que je dois laisser tomber ? »

La Théorie U aide à voir ce qu’il faut vraiment voir, c’est ça la beauté de ce qui se passe maintenant. Les gens voient une série de choses qu’ils ne voyaient pas avant. Pendant la période de confinement, j’ai beaucoup entendu le message suivant dans mes accompagnements virtuels : « J’ai gouté à la relation avec mes enfants. J’ai goûté au contact avec la nature. Je me rends compte que tout cet empressement professionnel, est-ce que cela en vaut bien la peine ? » Si je prends mes lunettes Théorie U, les gens voient le système dans lequel ils sont, ce qui leur manque et ce qui leur plaît.

J’ai lu un article de Bruno Latour9, qui était bien et qui proposait à la fin de l’article des questions pour faire l’inventaire de ce qu’on veut laisser et ce qu’on veut garder après le confinement. Ca rejoint fort la Théorie U. Si ce n’est que la Théorie U propose une façon de l’accompagner, avec des ateliers, des conversations. Dans la crise qu’on connaît, tenir un espace, c’est quelque chose de fondamental ainsi qu’apprendre à mieux voir notre système, sans forcément le critiquer.

La Théorie U m’aide là-dedans mais c’est difficile de dire qu’est-ce qui vient de la Théorie U et qu’est-ce qui vient d’autres approches. Finalement, la Théorie U ce n’est qu’un modèle. J’aime bien ce que disait, je crois George Box: « Tous les modèles sont faux mais certains sont utiles. » Pour moi, dans le contexte actuel, la Théorie U est très utile.  


  1. Acronyme de Massachusetts Institute of Technology, une prestigieuse université américaine près de Boston https://fr.wikipedia.org/wiki/Massachusetts_Institute_of_Technology L’Institut Presencing est la plateforme de recherche-action de la MIT Sloan School of Management dédiée à la Théorie U.
  2. Acronyme formé des initiales de Massive Open Online Course, en français cours en ligne ouvert et massif https://fr.wikipedia.org/wiki/Massive_Open_Online_Course
  3. Ou Roue de Deming : https://fr.wikipedia.org/wiki/Roue_de_Deming
  4. Creative Commons (CC) est une association à but non lucratif dont la finalité est de proposer une solution alternative légale aux personnes souhaitant libérer leurs œuvres des droits de propriété intellectuelle standard de leur pays, jugés trop restrictifs : https://fr.wikipedia.org/wiki/Creative_Commons
  5. En français le pourquoi, le quoi et le comment
  6. En français le qui
  7. acronyme de Responsabilité Sociétale des Entreprises qui désigne la prise en compte par les entreprises, sur base volontaire, des enjeux, sociaux et éthiques dans leurs activités : https://fr.wikipedia.org/wiki/Responsabilit%C3%A9_soci%C3%A9tale_des_entreprises
  8. En français, formation-action : https://fr.wikipedia.org/wiki/Formation-action
  9. Bruno Latour, 2020, Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise, paru dans AOC le 30 mars 2020, disponible en ligne sur http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/downloads/P-202-AOC-03-20.pdf. Une plateforme pour aider à la réalisation du questionnaire proposé dans l’article d’AOC a été mise en ligne : https://ouatterrir.medialab.sciences-po.fr/#/

Cécile de Schoutheete

Développement durable & Énergie