Seul, l’Homme est dangereux pour lui-même !

Seul, l’Homme est dangereux pour lui-même !

Pourquoi le cerveau n’est-il pas vert?[Article du journaliste Jon Gertner, publié le 16 avril 2009 dans le [New York Times, traduit par Les Humains Associés ]] se demande Jon Gertner dans le New York Times.
Question étrange qui d’emblée pose un constat : cerveau humain et sensibilité écologique n’iraient pas de pair. Il s’agit plus précisément, nous précise l’article, d’une incompatibilité entre le fonctionnement du cerveau humain et la prise en compte d’enjeux à la long terme, en l’occurrence ici, les changements climatiques.

Voilà qui est susceptible de susciter quelqu’inquiétudes sur l’avenir de notre espèce sur terre dont la survie sera déterminée par sa capacité à relever quelques enjeux majeurs.
 
Pour les chercheurs du Cred[[Center for Research on Environnemental Décisions (Centre de recherche sur les décisions environnementales) de l’université de Columbia, un laboratoire de recherche comportementale situé à l’intersection de la psychologie, de l’économie et de la science, qui étudie les processus mentaux qui façonnent nos choix, nos comportements et nos attitudes.]], le cerveau ne serait pas “vert” parce-qu’il fonctionne selon 2 modes – analytique et émotionnel – incompatible avec une anticipation correcte du long terme. Le premier mode consiste à examiner les avantages et inconvénients d’une situation; au moment de la décision, c’est, les recherches le prouvent, systématiquement le court terme qui est privilégié (on préfère prendre une somme d’argent tout de suite que prendre le double plus tard). Le second nous fait réagir quand nous sommes au coeur d’un danger (une odeur de fumée perçue la nuit nous réveille) : il sera probablement d’un grand secours si nous sommes en pleine catastrophe climatique, mais ce sera trop tard…

S’ajoute à ce constat le fait que nous aurions un “réservoir d’inquiétudes limité”, ce qui signifierait que nous sommes dans l’incapacité cognitive de maintenir notre peur du changement climatique (qui pourrait naître, par exemple, face à des événements climatiques violents – orages, …) quand un autre problème (chute des marchés boursiers, urgence personnelle…) se présente à nous. Enfin, et pour compléter le tableau, nous serions prompts à apaiser nos émotions en accomplissant une action unique concrète (achat d’un matériel plus écologique, soutien,…), qui a surtout comme effet de diminuer notre facteur de motivation : c’est le “syndrôme de la mesure unique” que l’on déclenche probablement à chaque actions de sensibilisation « one shot » comme Earth Hour (éteindre une heure) ou en réponse aux incitations comportementales suggérées aux citoyens par les pouvoirs publics (mettez des panneaux sur votre toit…).

Voilà des résultats de recherches qui ne sont guère réjouissants – mais très instructifs – quand on sait que nous devons réagir d’urgence et par une modification non négligeable de notre mode de vie si nous voulons ne fut-ce que limiter les dégâts potentiels liés aux changements climatiques.
Que faire alors? La révolution en dormant?

Les chercheurs avancent prudemment quelques pistes.

 Mieux financer la recherche en sciences sociales
Pour Elke Weber, cofondatrice du Cred “si les changements climatiques sont causés par le comportement humain, alors la solution réside sans doute aussi dans le changement du comportement humain.” Malheureusement, souligne-t-elle, 98% des fonds fédéraux américains pour la recherche sur les changements climatiques vont aux sciences naturelles et physiques.

Intéressant constat qui met brutalement à plat des choix publics peu diversifiés, témoignant d’une confiance quasi aveugle dans la science « dure » et donc la technologie alors qu’aucune piste ne devrait être écartée pour relever pareil défi.

 Orienter les choix des gens avec les outils des sciences de la décision.
Les citoyens seraient prêts au changement « s’il est facile, populaire et enrichissant ». Il s’agit dès lors de proposer des solutions qui pallient à nos défauts cognitifs naturels (notre inertie habituelle). Il s’agit bien de proposer, et pas d’imposer. Il faut par exemple proposer aux gens de placer des détecteurs qui éteignent toutes les sources d’énergie en cas d’absence. C’est simple, efficace et ne demande quasiment aucune utilisation de notre cerveau.

Si ce type d’outils permet d’atteindre certains résultats, nous ne pouvons qu’être sceptiques sur son efficacité à faire face à la complexité du défi. Il ne s’agit pas de changer quelques habitudes, mais de s’inscrire dans un véritable changement de société.

En outre, cette méthode soulève des questions d’ordre éthique (manipulation des gens). Elke Weber en est consciente, mais réplique que « si les outils permettent d’orienter les choix des gens vers des préférences en accord avec les intérêts collectifs à long terme, c’est mieux que de laisser les gens aller inconsciemment vers une catastrophe environnementale ».
Le tout est de se mettre d’accord sur ce que l’on entend par « intérêts collectifs »…

 Penser en groupe favorise la prise en compte du long terme.
Les sciences sociales se sont fréquemment, mais trop succinctement, penchées sur les effets positifs de la prise de décision en groupe. Souvent le groupe fut perçu comme un catalyseur de réactions pulsionnelles « primaires » (les foules dans les stades par exemple) et à ce titre, fut injustement assimilé à quelque chose de potentiellement dangereux. Pourtant des chercheurs, un peu partout dans le monde, ont montré que régler des problèmes en groupe s’avère plus efficace qu’individuellement. Et que l’adhésion des membres du groupe aux choix avancés est plus forte et résiste mieux aux aléas du temps.

Voilà qui paraît plus prometteur.
Mais n’est-ce pas cocasse, à une époque d’individualisme avancé, à une époque où l’on préfère la sociabilité virtuelle à la rencontre « en chair et en os » que des recherches de pointe en sciences cognitives en viennent à prescrire de « réinjecter  du groupe » pour se donner une chance de relever des défis d’une importance inédite?
Et n’est-ce par ailleurs pas intéressant de constater que les résultats des dites recherches entrent en résonance avec les expériences concrètes de « résistance à la barbarie qui vient » telles que les évoque Isabelle Stengers[[Isabelle Stengers, « Au temps des catastrophes – Résister à la barbarie qui vient », La Découverte, collection Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 2009, 205 pp.]] dans son essai?
A méditer en tous cas quand, souvent pour s’assurer une plus grande visibilité, autorités publiques mais aussi ONG se lancent dans des campagnes « grand public » dont l’effet est souvent inversement proportionnel aux coûteux moyens engagés.

Alain Geerts

Communication & Mobilité