Survie, surpopulation, surconsommation

Survie, surpopulation, surconsommation

Les nombreux débats sur les changements climatiques, les réserves de matières premières, l’épuisement des ressources de la planète… abordent, certes encore très discrètement, la question cruciale de la démographie mondiale. Pour Mathis Wackernagel président de l’ONG Global Footprint Network, co-créateur de l’empreinte écologique, pour inverser la pression , il faut « arriver à ce que la population mondiale commence à décroître ».

Sujet tabou pour les uns, objectif en soi pour d’autres, les questions de dénatalité ou de possibles contrôles démographiques ne laissent personne indifférent, et ont déjà alimenté de très nombreux débats, souvent houleux.

Les limites sont atteintes

La prise de conscience des limites du mode de développement occidental, particulièrement la déplétion des ressources naturelles et l’urgence d’une diminution des nos émissions de CO2, nous poussent naturellement à rechercher des solutions pour chacun des facteurs impactants.
L’équation de Kaya (économiste japonais) qui sert de modèle aux membres du Groupe International d’Experts sur le Climat (GIEC), exprime de quoi dépend le niveau total d’émission de CO2.

Jancovici la développe sur son site : elle se caractérise par le produit du contenu en gaz carbonique de l’énergie[[c’est la quantité de CO2 qu’il faut émettre pour disposer d’une quantité d’énergie donnée]] , de l’intensité énergétique de l’économie[[c’est la quantité d’énergie qu’il faut utiliser pour produire un euro de biens ou services]] , de la production par personne et de la population. Tous les chiffres de ces indicateurs sont publiés par l’Agence Internationale de l’énergie, chaque année, pour chaque pays.
Parmi les variables de l’équation, la population est considérée comme une variable imposée.
Les projections démographiques prédisent que nous serons 7 milliards fin 2011 ou début 2012, 8 milliards en 2025 et 9 milliards un peu avant 2050.
La courbe de l’évolution mondiale de la population est, à l’échelle de l’humanité, quelque peu affolante (voir le graphe ci-dessous), et on comprend qu’elle peut être la source de propos dont la démesure est sans doute proportionnelle à l’angoisse qu’elle suscite.

graphiquemarie.jpg

« Faire des enfants tue »

Michel Tarrier, par exemple, est l’auteur d’une formule choc : « Faire des enfants tue ». Son ouvrage, sous-titré « Eloge de la dénatalité » a été publié en 2008, avec un quatrième de couverture explicite :
« Faire des enfants nuit gravement à la planète. Homo sapiens est la pire espèce invasive. Notre monde est passé de 250 millions à quasiment 6,7 milliards d’habitants depuis l’an 1 de l’ère chrétienne. En augmentant de 4 milliards, la population planétaire a triplé depuis 1950. Stop, ou encore ? Nous avons toutes les preuves que la planète ne pourra pas nourrir 9 milliards de Terriens en 2050 ou 17 milliards en 2100. Faire des enfants nuit gravement à la survie de l’humanité. Si on aime les enfants, il ne faut pas en faire. Vivre moins nombreux pour que tout le monde puisse tout simplement vivre. Tout pacte écologique devrait sous-tendre l’idée d’un pacte antinataliste. »

Dans la même veine, des groupes de citoyens s’unissent sous la bannière « proud to be child-free », et organisent la fête des non-parents. « Vous n’avez pas d’enfant ? Soyez-en fier ! Que cette absence de progéniture résulte d’un choix ou d’une fatalité, vous n’imaginez pas quel précieux service votre stérilité rend à l’humanité ! » Cet appel, soutenu par quelques personnalités, est à la fois sans équivoque, mais transpire parfois la dérision et rejoint par l’expression un certain décalage artistique. Jan Bucqoy, artiste notamment connu pour sa vision féroce de la Belgique, et ses « coups d’Etats » au Palais royal, écrit ceci : « Prolétaires de tous les pays, stérilisez-vous. Faire des enfants est un crime contre l’humanité. En Belgique libérée, il y aura un permis de procréer, qui s’inspirera du permis de conduire. Le but de la Belgique sera d’arriver à natalité zéro. »
En commentaire, dans le livre « Jan Bucquoy illustrated 1968-2009 » : « Comme si de tels missiles ne suffisaient pas, notre révoltartiste surenchérira dans le pire tabou de notre temps, l’anti-natalisme radical : « Arrêtons de faire des gosses. Ça ne sert à rien que mettre au monde des malheureux. Et puis les gosses nous bouffent les oreilles ».

L’idée de dénatalité, « pire tabou de notre temps », déchaîne inévitablement les passions. Les propos ci-dessus heurtent. Ils titillent les libertés fondamentales, les conceptions de la vie, les convictions religieuses, philosophiques, l’essence même de notre être. Le retour de manivelle ne se fait pas attendre : cette façon de penser est jugée monstrueuse et égoïste, leurs auteurs sont des misanthropes, voire des néo-coloniaux.

La dénatalité, angoisse des nantis

Une récente étude de l’Union européenne sur les perceptions en matière de changement démographique font apparaître des paradoxes à verser au dossier. La recherche a porté sur l’analyse des valeurs et des attitudes affectant les décisions liées à la fertilité, les perceptions des avantages et désavantages d’avoir des enfants, la signification de la famille et de la parentalité, les préférences et aspirations quant aux rôles des genres, la vie de famille versus le travail rémunéré, le sentiment vis-à-vis des seniors et du vieillissement de la population, enfin, le rôle des gouvernements dans l’aide aux familles et aux personnes âgées.

Derrière ces thèmes se devine l’inquiétude d’une Europe confrontée à une baisse de natalité. Pratiquement tous les pays européens connaissent des taux de natalité largement inférieurs au taux de renouvellement de la population (2,1 enfants par femme). Les niveaux actuels (jusqu’à 1,3 enfants par femme) sont jugés alarmants. Les conséquences d’une population vieillissante, trop peu renouvelée, représentent des problèmes socio-économiques de taille pour les états membres : diminution de la proportion de la population active, globalement plus vieille, moins productive, ce qui menace la croissance économique. Le risque est aussi de manquer de travailleurs pour prendre soin des aînés, donc de se heurter à des problèmes de financement des soins de santé et des pensions, alors même que les dépenses augmentent. La question démographique est vue comme un challenge pour les gouvernements.
Malgré le fait qu’être marié et avoir des enfants reste le modèle de vie le plus cité par les répondants et que le refus d’enfants soit rare (moins de 10% de l’ensemble des interviewés), ne pas avoir d’enfants est un phénomène en augmentation dans les cultures occidentales. Il est nettement plus marqué en Allemagne (15,4% des femmes et 22,5% des hommes), aux Pays-Bas (12,5 et 17%) et en Belgique (10,4 et 15,3%).
L’étude a mis en évidence un décalage entre le nombre d’enfants souhaités et « réalisés ». Le prolongement des études, les difficultés de trouver des emplois stables, l’important stress généré par le travail, l’inégalité entre hommes et femmes aussi bien dans la vie professionnelle que privée, la parenté postposée, etc. concourent à la baisse de la fertilité. Les états, conscients des enjeux, restent … impuissants ! Ils savent qu’il ne suffit pas d’inciter à la fécondité, comme ce fut le cas en France au début du vingtième siècle, pour régler l’épineux « problème ». En 1920, le péril de la dénatalité avait incité à des mesures fortes via la création d’une commission de la dépopulation, et l’adoption de lois interdisant toute propagande en faveur de la contraception, ensuite, en 1923, réprimant l’avortement.

denatalite.jpg

La dénatalité est également prise très au sérieux en Corée du Sud et au Japon, dont les taux de fécondité sont les plus faibles au monde. Le sujet suscite des débats à Tokyo sur l’avenir du leadership nippon en Asie. Cette perspective a fait l’effet d’un électrochoc dans la population. « La course contre la montre est engagée pour éviter l’implosion démographique », à coup d’aides aux jeunes parents, de subventions destinées à multiplier le nombre des crèches ou à permettre aux mères de continuer à travailler si elles le veulent.

Surpopulation des pauvres ?

Pendant ce temps, face à la progression inquiétante de l’empreinte écologique des humains, et au sentiment d’impasse pour y faire face, on se demande comment assurer les besoins des 9 milliards d’humains attendus en 2050. Et on regarde du côté des pays dans lesquels la fécondité est élevée (majoritairement les pays pauvres), pensant identifier là un des n½uds du problème.

Cependant, si 2050 et 9 milliards sont les horizons de nos craintes, il faudra finir par se résoudre à les regarder en face : les modifications de la fécondité agissent beaucoup trop lentement et, même avec une politique imposée aujourd’hui partout dans le monde de 2 enfants maximum par femme, le nombre d’humains sur Terre ne serait pas modifié de plus de 10% en 2050.
Le département population des Nations Unies suit de très près tous les indicateurs relatifs au taux de croissance de la population mondiale. Le constat est celui d’un important changement, passant d’une moyenne de 4,7 enfants par femme dans la période 1970-1975 à une valeur de fertilité de 2,6 enfants par femme en 2005-2010. Cette tendance est principalement due aux modifications dans les pays en développement, passant de 5,6 à 2,5 enfants par femme. Les pays les moins développés contribuent eux aussi à ce déclin mondial de la fertilité, passant d’un indicateur de 6,3 à 4,4 sur les mêmes périodes.
Le taux de croissance de la population mondiale n’a cessé de baisser, pour atteindre, aujourd’hui, environ 1,2 % par an. Les projections des démographes indiquent qu’il devrait s’annuler vers 2040 ou 2050. Le taux de fécondité mondial attendu alors est estimé à 1,85 enfant par femme. Conclusion, avec un pic que l’on estime à environ 9 milliards de personnes, l’essentiel de la croissance de la population est désormais derrière nous.

Surconsommation d’une minorité riche

Où est le problème alors ? Le problème fondamental n’est pas la croissance de la population mais le niveau de surconsommation, et en particulier l’inégalité criante d’utilisation de la majorité des ressources de la planète par une minorité d’humains. A titre d’exemple, 50% des émissions de CO2 sont dues aux activités de 7% d’entre-nous tandis que les 50% d’humains les plus pauvres émettent l’équivalent de 7% de CO2.

Stopper la croissance de la population aujourd’hui ne contribuerait pas à réduire notre empreinte écologique, ni à éviter le réchauffement planétaire de plus de 2°C. Pour rappel, nos émissions de CO2 doivent être réduites de 80 à 95% d’ici 2050. Telle est la hauteur de la tâche. Comme le dit l’analyse de l’école de foresterie et d’environnement de l’université de Yale, nous n’échapperons pas à la réalité du problème, c’est la surconsommation des quelques riches que nous devons solutionner, inutile de regarder du côté de la surpopulation des nombreux pauvres.

Nous voilà confrontés à un vieux problème, celui de l’inégalité de l’accès aux ressources et de leur répartition. Les gouvernements sont-ils à même d’analyser le risque et les conséquences potentielles du maintien des inégalités face aux opportunités d’un changement de paradigme ?

Crédit photographique : Lucatof – Fotolia.com