Tant qu’il y aura des déchets…

Tant qu’il y aura des déchets…

A en croire certains, la vie des déchets serait comptée. Les éco-concepteurs – une nouvelle race d’ingénieurs et d’architectes soucieux de l’environnement – repensent en effet tout le cycle de vie des produits, depuis les procédés de fabrication industrielle jusqu’à son « après usage » ; leur objectif : construire des usines non polluantes, qui fabriquent des produits non nocifs pour l’environnement et 100% recyclables. Les produits créés selon ces principes portent aujourd’hui une nouvelle marque de certification : Cradle to Cradle (C2C). Mais les choses sont moins simples que ces promoteurs d’une révolution industrielle verte le rêvent…

La vision défendue par les éco-concepteurs diffère nettement de l’approche écologique traditionnelle. Plutôt que de chercher à réduire la consommation, il s’agirait de réinventer les processus industriels afin de produire des solutions propres et de créer une industrie où tout est réutilisé – soit retourné au sol sous forme de “nutriments biologiques” non toxiques, soit retourné à l’industrie sous forme de “nutriments techniques” pouvant être indéfiniment recyclés. En 1760 déjà, Antoine Laurent de Lavoisier, le père de la chimie moderne, avait énoncé sa célèbre maxime apprise aujourd’hui dans toutes les écoles « Rien ne se crée, rien ne se perd tout se transforme ! ». Certains historiens attribuent même ce concept à Anaxagore de Clazomènes, philosophe atomiste ionien très en avance sur son temps qui, au Ve siècle avant J.-C. déclarait : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ». Pour séduisante qu’elle soit, cette approche idéalisante omet toutefois de prendre en compte un paramètre essentiel : les capacités limitées de la planète à se régénérer.

Des ressources limitées ne peuvent satisfaire des besoins illimités…

En septembre dernier, 29 scientifiques issus de 27 universités et centres de recherche en Europe et aux Etats-Unis publiaient dans la célèbre revue scientifique « Nature » (www.nature.com, n°461, p472-475) un article titré « A safe operating space for humanity ». Ces chercheurs ont voulu objectiver la question des limites de notre planète pour assurer le maintien d’un cadre de vie relativement stable aux humains. Il faut en effet savoir que l’humanité et son développement sont liés à une période inhabituellement stable dans l’histoire de notre planète : l’Holocène, qui dure depuis quelque 10.000 ans. Or, 150 ans d’activités industrielles intenses seraient venus à bout de la chose ; une nouvelle ère s’ouvre à nous, dont la caractéristique essentielle réside dans des activités humaines devenues les principales causes de modifications environnementales allant au-delà des limites propres à l’Holocène. Et ces dépassements nous exposent à des changements environnementaux abrupts auxquels il sera difficile de faire face.
La démarche des scientifiques consiste à chiffrer les limites compatibles avec le maintien des conditions de l’Holocène. Ces limites chiffrées ont pour intérêt de donner des indicateurs clairs et des objectifs à atteindre : rester en dessous de la limite ou, pour celles que nous avons déjà dépassées, revenir sous la limite. Concrètement, neuf processus clés pour la stabilité planétaire sont identifiés parmi lesquels le réchauffement du climat, la perte de biodiversité, les cycles de l’azote et du phosphore, l’amincissement de la couche d’ozone, etc.
Les constats posés sont pour le moins inquiétants : nous avons en effet déjà dépassé les limites pour les trois premiers de ces processus… Les changements climatiques sont aujourd’hui, à juste titre, l’objet de toutes les attentions. Mais si cette focalisation est nécessaire et importante, elle ne peut pas occulter les autres processus qui sont tout aussi cruciaux pour préserver la capacité de résilience du système planétaire. En une phrase, les 29 scientifiques remettent les pendules à l’heure : « Nous avons dépassé les limites et nous n’avons pas le luxe de concentrer nos efforts sur un des processus en l’isolant des autres. Ils sont tous étroitement liés les uns aux autres. » Revenir sous les seuils identifiés par le panel d’experts est une priorité absolue. Et, que nous le voulions ou pas, la limite du monde doit se traduire par une limite dans nos activités.
Comme les énergies fossiles, les stocks naturels de matières premières ne sont pas inépuisables. De nombreuses études montrent que nous serions très proches de leur épuisement, beaucoup plus proches que nous le pensons. Et les réserves qui existent sont de moins en moins accessibles si bien que leur exploitation sera sans cesse plus coûteuse, tant au niveau économique qu’environnemental. Pour sortir de cette spirale de surconsommation des ressources, il convient de revoir nos modes de production et de consommation.

Des hiérarchies efficaces

En matière d’énergie, le scénario négawatt synthétise le mieux les principes à prendre en compte. Fondé à la fois sur une approche différente et sur des technologies confirmées, ce scénario pose un regard différent en interrogeant d’abord nos propres besoins, réels ou supposés, puis en cherchant à y répondre le plus efficacement possible et, enfin, en faisant appel aux sources d’énergie les moins problématiques. Concrètement, cela se décline en trois axes d’actions :

 la sobriété énergétique, qui consiste à réduire les gaspillages par des comportements rationnels et des choix individuels et sociétaux touchant aussi bien les systèmes de production, que de transport et de consommation. Elle passe par une meilleure organisation de l’espace (rapprocher l’habitat et les services, développer des pôles accessibles par des modes de transport peu énergivores, encourager les circuits courts, les produits locaux et de saison…) ;

 l’efficacité énergétique, qui vise à réduire les pertes lors du fonctionnement. Le potentiel d’amélioration au niveau du bâti, des systèmes de transport et des technologies est considérable : il est possible de réduire nos consommations d’un facteur 2 à 5 à l’aide de techniques largement éprouvées et avec un « temps de retour » économique souvent très raisonnable. (voir ce site).

 le recours aux énergies renouvelables, s’opérera de façon complémentaire à ces deux actions sur la demande. Par définition inépuisables, bien réparties et décentralisées, ces énergies ont un plus faible impact sur l’environnement et sont les seules qui permettent de répondre durablement à nos besoins sans épuiser les ressources de notre planète et sa capacité à la regénérer.

En matière de ressources, le principe 3M (trias materialis) vise à :

 réduire l’utilisation des (nouveaux) matériaux en encourageant la consommation raisonnée (sobriété heureuse), l’utilisation collective, la réutilisation après avoir veillé à prolonger la durée de vie des produits ;

 recycler le maximum de matériaux en prévoyant un design des produits et déchets qui facilite le recyclage (Design for deconstruction and industrial ecology) et un design des processus de production et déchets (inventorisation, tri, …) ;

 éviter l’utilisation des matériaux rares et chercher des alternatives pour ceux-ci

En matière de gestion des déchets, cette approche se traduit au niveau de l’échelle de Lansik, la fameuse hiérarchie (pyramide) de bonne gestion des déchets. Récemment revue au niveau européen dans la Directive 2008/98/CE du Parlement Européen et du Conseil, la hiérarchie à cinq niveaux impose de donner priorité à 1) la prévention, 2) le réemploi, 3) le recyclage, 4) autre valorisation notamment valorisation énergétique et 5) l’élimination.

Recyclage versus valorisation énergétique

La Directive prévoit que des réflexions fondées sur l’approche de cycle de vie puissent permettre de s’écarter de cette hiérarchie. Cependant ces dérogations devraient vraiment être exceptions car de nombreuses études [ [www.wrap.org.uk, doc SAP097 “Environmental benefits of recycling- 2010 update” et projet du rapport de l’European Environment Agency “Better waste management reduces greenhouse gas emissions (MSW)” by Almut Reichel1 – Project Manager SCP and waste dont présentation faite lors du workshop du 4/06/2010 à Bruxelles -IBGE).]] mettent en évidence le bien fondé du respect de cette hiérarchie tant au niveau des économies de ressources que de lutte contre les changements climatiques.
Le recyclage apparait très souvent comme l’option préférable globalement à la valorisation énergétique. Même si dans certains cas, comme pour les biodéchets, une valorisation énergétique comme la biométhanisation pourrait avoir lieu avant le recyclage (via compostage du digestat); le respect des cinq niveaux doit rester LA règle.

Alors, pour que ces principes puissent être appliqués et que ces scénarios aient la possibilité de devenir le nouveau modèle, il convient que les déchets restent des déchets : non, ce ne sont pas des combustibles renouvelables ! Non, ce ne sont pas des produits comme les autres qui peuvent circuler d’un côté à l’autre de la planète !

Le dérèglement de la planète et le bouleversement de ses cycles naturels sont tels que les matériaux doivent conserver leur état physico-chimique le plus longtemps possible. Ce qui, par exemple, signifie que le carbone et l’azote doivent rester piégés dans les végétaux et les sols le plus longtemps possible (ce que la réutilisation et le recyclage permettent davantage que la valorisation énergétique). Pour les déchets de bois, puits de carbone, la réutilisation et le recyclage sont véritablement à encourager comme effort luttant contre les changements climatiques. Il en est de même pour la plupart des matériaux.

Contrairement à un déchet dont la responsabilité est attachée à son producteur, le produit est sous responsabilité de son utilisateur et suppose que ce dernier connaisse parfaitement la composition et les transformations possibles de son produit (ou sous-produit). Ce qui, inutile de le préciser, est très rarement le cas. Dès lors, au niveau environnemental, il est plus fort de conserver ce statut de déchets jusqu’à l’opération de réutilisation ou recyclage. C’est le meilleur moyen d’assurer leur suivi et leur gestion. C’est aussi éviter qu’il devienne une matière première comme une autre, totalement marchandisée et que l’on n’aurait plus dès lors à limiter, bien au contraire. Or, pour la Planète, le meilleur déchet est et restera toujours… celui qui n’existe pas.

Extrait de nIEWs (n°84 du 25/11 au 09/12/2010),

la Lettre d’information de la Fédération.

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