Tourisme et sobriété : less is more

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Que signifie concrètement la sobriété en matière de tourisme ? Faut-il cesser de voyager, voyager moins, autrement ? Le fait de « partir en vacances » est-il un besoin légitime ou fondamental ? En quoi une modification des comportements en matière de tourisme peut être source de bien-être et d’enrichissement ?

Le tourisme : domaine prioritaire pour la Sobriété ?

Deux notions au moins sous-tendent celle de sobriété dans le domaine de la transition : les besoins (ce qui est nécessaire) et l’impact (environnemental et climatique).

Le tourisme est l’un des domaines où la sobriété semble s’imposer de façon évidente. D’une part, par rapport au besoin de se chauffer, de se nourrir, de se déplacer pour aller travailler, etc., les déplacements liés aux vacances paraissent à première vue correspondre aux besoins les moins fondamentaux. D’autre part, l’impact environnemental de certains types de voyages est très important. A titre d’exemple, les émissions de gaz à effet de serre d’un voyage aller-retour Bruxelles-Tokyo, par passager, équivalent à celles liées à l’alimentation (en moyenne) d’un belge pendant un an. Nous pourrions presque dire : voyager ou se nourrir, il faudrait choisir !

Or, ce besoin de voyager pourrait être plus fondamental qu’il ne le paraît à première vue. La pratique du voyage est loin d’être récente et elle est répandue. En effet, dans une multitude de sociétés dites « traditionnelles » ou pré-modernes, les déplacements à grande échelle étaient réguliers. La littérature abonde d’exemple de tels déplacements : pèlerinages au moyen-âge, transhumance, habitat temporaire saisonnier pour la chasse, etc. Le changement temporaire de lieu de vie, même s’il a été souvent associé à des fonctions économiques ou spirituelles, semble ancré dans le fonctionnement de nombreux groupes sociaux. Par ailleurs, la multiplicité des fonctions des voyages, à différentes époques, est également avérée1.

Ce qui est relativement récent, pour une partie des ressortissants d’Europe occidentale, c’est le fait de voyager pour les loisirs2 et de partir dans des destinations lointaines. Pour la plupart des européens, au mode de vie sédentarisé et souvent urbain, le tourisme est pratiqué, car il est perçu comme une source de bien être physique, de sociabilité, d’accès à la culture et au patrimoine, de déconnexion par rapport à un mode de vie fatiguant et anxiogène, de reconnexion à la nature, etc. La vivacité de ce besoin d’évasion est assez bien décrite, même si de façon caricaturale, par Michel Houellebecq dans son roman « Plateforme » : …Dès qu’ils ont quelques jours de liberté les habitants d’Europe occidentale se précipitent à l’autre bout du monde, ils traversent la moitié du monde en avion, ils se comportent littéralement comme des évadés de prison…. »3.

Cependant, les nuisances environnementales du tourisme ne sont plus à démontrer et sont très variables en fonction du type de voyage pratiqué. Dans la suite de cet article, nous insisterons sur deux dimensions du voyage ayant une incidence significative sur le climat et sur la biodiversité : le transport et l’hébergement.

Le transport : moins loin, moins vite (et autrement)

Environ 80% des émissions du secteur du tourisme sont liées au transport des touristes vers leur destination et au sein de leur destination. Certains modes de transports sont nettement plus impactants que d’autres (tel l’avion, ou la voiture individuelle, en particulier si elle est n’est pas électrique) et, bien sûr, les distances parcourues influencent aussi l’impact du transport. Si les avancées technologiques permettent de réduire l’impact des transports les plus polluants, elles ne suffiront pas à le faire de façon suffisante et dans le laps de temps requis pour que le secteur touristique contribue suffisamment aux objectifs de réductions des émissions liés au maintien d’une température et de phénomènes climatiques « gérables ». Une sobriété au niveau des déplacements touristiques s’impose.

Plus de sobriété en matière de transport implique tout d’abord un shift modal vers des déplacements moins impactants, tels que – par ordre de priorité et de  manière assez synthétique – la marche, le vélo, le train, la voiture électrique (partagée, idéalement) et le car (bus)4. Les marges de manœuvre sont limitées : un shift modal de l’aérien vers le rail ne permettra pas de satisfaire les besoins actuels du tourisme de masse. Un transfert de la voiture à essence/diesel vers la voiture électrique, s’il permet de réduire une partie de l’impact climatique et environnemental de ce moyen de transport, ne résout pas tous les problèmes environnementaux et est assez peu probable en termes d’accessibilité sociale.

La palme du transport le moins impactant et le plus démocratique revient donc à la marche et au vélo (éventuellement électrique). Mais ces modes de transport imposent un autre rythme de voyage, plus lent, et de parcourir des distances moins longues.

Choisir un hébergement peu impactant

La problématique, en matière d’hébergement est légèrement différente. En termes absolus, l’impact climatique de l’hébergement touristiques est nettement moindre, en moyenne, que celui des transports. Mais sa localisation et sa taille par rapport à sa capacité d’accueil seront déterminants par rapport à cette empreinte carbone et à son empreinte sur la biodiversité.

Etre sobre, au niveau du choix de son hébergement touristique, c’est choisir un hébergement qui s’inscrit dans une démarche de durabilité (idéalement, récompensée par un écolabel neutre et fiable), mais également, qui est accessible en modes de transports moins impactants et qui diminue son empreinte sur la biodiversité (comme le camping sous tente, par exemple, ou un hébergement situé dans un bâtiment rénové).

Less is more

En conclusion, qu’implique la sobriété en matière de tourisme ?

Devons-nous nous rallier à l’opinion de Rodolphe Christin, pour qui « la sobriété touristique, c’est moins de tourisme. Et moins de tourisme, cela signifie relocaliser le temps libre, sortir du conditionnement qui mène au réflexe “je pars en vacances, sinon ce ne sont pas des vacances” »?

En effet, étant donné l’effort organisationnel, l’effort physique et le temps de préparation qu’impliquent ce shift au niveau des transports, il semble fort probable que ces modifications résulteront en une diminution des voyages. Le tourisme « sobre » s’apparentera davantage à une aventure qui se prépare (avant), se digère et se raconte (après). Le « rayonnement » de l’expérience touristique sera plus long. Et il s’en suivra une tendance à la sédentarisation (voyages moins fréquents).

Par ailleurs, il nous semble évident que ces choix : se mouvoir moins loin, moins souvent, moins vite et autrement, d’une part, et s’héberger dans des lieux réellement respectueux du patrimoine naturel et culturel, de l’autre, résultent en une modification de l’expérience telle qu’elle est vécue actuellement par la majorité des touristes belges et européens.

Mais cette modification de l’expérience ne signifie, selon nous, ni appauvrissement, ni dégradation. Au contraire, ralentir et parcourir de plus petites distances (moins souvent et autrement) permet de découvrir une autre facette des choses. Voyager à vélo ou à pied implique également de voyager plus « léger », se désencombrer du matériel, voire se désencombrer mentalement et mieux percevoir son environnement, naturel, culturel ou social. Loin d’être réductrice, ce type d’expérience permet de redécouvrir le silence, les paysages, les gens, un patrimoine, de mieux entrer en connexion avec la nature et avec son environnement social.


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  1. Comme l’indique le sociologue Rachid Amirou (Rachid AMIROU, Imaginaire touristique et sociabilités du voyage, 1995), les pèlerinages au moyen âge avaient également une fonction ludique et, actuellement, certains experts affirment qu’il n’est pas aisé de distinguer le plaisir du travail au niveau des motivations des voyages d’affaires.
  2. Pour rappel, la loi sur les congés payés s’appliquant à l’ensemble des travailleurs – votée en 1936 en ce qui concerne la Belgique – a favorisé le développement de l’industrie du tourisme, en permettant aux travailleurs de bénéficier de jours de repos rémunéré.
  3. Michel Houellebecq, Plateforme, 2001. Voir également Carole Delaitre, Entre éloge et blâme, polyphonie et critique du tourisme dans Lanzarotte et Plateforme de Michel Houellebecq, sur Michel Houellebecq, 2021.
  4. Voir notamment les bilans de consommation et les facteurs d’émission de chaque mode de transport dans https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2022/04/Voyager-Bas-Carbone-RAPPORT-FINAL.pdf

Marie Spaey

Tourisme