Tu seras un beauf, mon fils!

Tu seras un beauf, mon fils!

Des mois que je résistais, que je me refusais de succomber à la tentation. Trop facile; trop insignifiant; trop nombriliste: je collectionnais les bonnes raisons de ne pas le faire. Et j’anticipais les commentaires que la chose ne manquerait pas de me valoir: râleur, grincheux, moralisateur, misanthrope, atrabilaire, pauv’type… L’enjeu n’en valait pas la peine.

Je repoussais donc avec obstination les avances quotidiennes des faits et entrevoyait avec soulagement le sursis qui se profilait à l’horizon de juillet quand, patatras, ma résolution s’effondra. En l’espace d’une semaine les événements se succédèrent, s’emballèrent, se conjuguèrent pour générer la goutte qui fait aujourd’hui déborder le vase, de druppel die de emmer doet overlopen, der Tropfen der das Fass zum Überlaufen bringt, the straw that broke the camel’s back… Alors tant pis, je craque et ouvre le barrage de mes humeurs céliniennes.

Je vous raconte.

J’ai le bonheur d’habiter à proximité immédiate d’une école fondamentale et primaire qui a elle le malheur d’être totalement dépourvue de parking et située sur la route principale du village. Une configuration particulièrement inadaptée faisant que, de la rentrée de septembre à la clôture de juin, chaque jour de scolarité, matin, midi – oui, la mère locale a souvent la fibre maternelle exacerbée et, surtout, la ressource financière élevée lui permettant de rester au foyer… – et soir, la voirie se transforme en aire de stationnement sauvage et l’accès aux classes en gymkhana.

Vous me direz : « Il faut quand même bien que les parents déposent leur enfants… » Ce à quoi je vous répondrai : « Certes. Mais est-il pour autant nécessaire et recommandé d’envahir chaussée et trottoirs, d’entraver le trafic et de compromettre la sécurité des usagers à pied, à vélo ou en voiture, afin de s’éviter 200 mètres de marche ? ». Car si l’école ne dispose pas d’espace susceptible d’accueillir un véhicule fut-ce pour un fugace « Stop & Drop », on trouve quelques décamètres plus loin une vaste Place sur laquelle chacun, chacune et bien d’autres encore pourraient se garer à l’aise avant d’offrir à leur progéniture une ultime promenade main dans la main jusqu’au temple du savoir… Mais mus – ou plutôt paralysés – par je ne sais quelle crainte, incapacité innée ou acquise, aversion psychologique ou physique, chacun et chacune ignorent cette opportunité et perpétuent avec une rare obstination le culte du « Je me parque où je veux et je t’emmerde ! »[[Réponse reçue lors de ma tentative d’instaurer le dialogue avec un conducteur ayant décidé d’abandonner temporairement son véhicule 1. sur un passage pour piéton, 2. pour moitié sur le trottoir et 3. à la sortie d’un tournant, réussissant ainsi le grand chelem de la nuisance bête et dangereuse: tout usager émergeant du tournant devait brûler ses freins pour ne pas emboutir cet obstacle inattendu ; les personnes empruntant le trottoir et le passage pour piétons étaient obligées de contourner ledit obstacle en passant sur la chaussée, compromettant tout à la fois le trafic et leur sécurité… Cet épisode fut le premier de la série m’ayant amené au passage à l’acte dans cette chronique.]].

Démonstration par l’exemple.

Conformément à la pratique en vigueur, ce jour-là peu avant 8 heures 30, un ruban de voitures à l’arrêt s’est formé face à l’école et progresse entre chaussée et trottoir au rythme des arrivées. Le processus habituel est toutefois quelque peu perturbé, des ouvriers occupés à une rénovation d’immeuble ayant garé leur camionnette de leur côté de la route. Dans un premier temps, cette immixtion dans l’ordre normal des choses a peu de conséquences : l’intrus entrave sa seule voie de circulation et oblige tout au plus les utilisateurs à s’arrêter pour permettre le passage du trafic venant à sens inverse. Mais lorsque la file en formation arrive à sa hauteur, les choses se corsent…

La conductrice confrontée à cette présence gênante croit dans un premier temps gérer les choses au mieux en se positionnant résolument sur le trottoir, la portière passager embrassant sans retenue le mur de la propriété qui le borde. A peine sortie, satisfaite, de son carrosse, elle doit déchanter. La voilà interpellée par les occupants du véhicule arrivé à sa suite : « Pas moyen de passer ! C’est trop étroit… »
S’en suivent :

 une chorégraphie énervée par laquelle la dame entend démontrer que « Mais si, vous passez sans problème ! »,

 puis quelques invectives signifiant clairement au pleutre se refusant de tenter le diable de la carrosserie que « Quand on ne sait pas conduire, on reste chez soi ! » (sic) et,

 enfin, une ultime tentative de convaincre l’incapable de tenter sa chance « Bon Dieu, c’est pas possible, ça! On pourrait faire passer un camion ! »
avant que la femme au bord de la crise de nerfs, pressée de trouver une solution par des klaxons de plus en plus nombreux et impatients, ne remonte dans sa voiture, fasse rugir les chevaux vapeurs et avance de dix mètres pour permettre le passage du « Connard » instamment invité par quelques gestes dépourvus d’ambiguïté à ne pas s’éterniser sur place.
Après quoi, l’obstinée enclencha la marche arrière, recula de dix mètres, sortit en vociférant puis délivra l’enfant qui, sur la banquette arrière, le nez collé à la vitre, avait suivi la scène la mine peu amène.

Quelques jours plus tard, je quittais la boulangerie où je venais de m’acquitter de mon devoir dominical (« Un multicérales achètera et d’une couque beurre-raisins le complètera ») et m’apprêtais à récupérer mon vélo rangé dans le ratelier devant la boutique lorsque deux quads vrombissants et fumants vinrent s’immobiliser sans douceur contre mon garde-boue.

(J’ouvre ici une parenthèse pour préciser que les amateurs de viennoiseries souffrent du même mal que les parents taxis, à savoir une allergie chronique au parking réglementaire et/ou à la marche. Ainsi, alors que de l’autre côté de la route, soit à moins de 20 mètres, la Place de l’Eglise leur offre l’hospitalité de son espace libre, ils l’ignorent ostensiblement, préférant investir le trottoir ou squatter la chaussée. Il y a là un culte du moindre effort qui ouvre des perspectives dorées à celui qui voudrait dédier un « drive-in » à la boulange… Je referme la parenthèse.)

Indifférents à mon regard noir dans lequel l’incrédulité partageait le premier rôle avec la colère, les pilotes descendirent de machines et enlevèrent leurs casques. Je reconnus alors dans le plus grand des deux l’adepte du parking libre m’ayant récemment fait part du peu d’estime dans lequel il tenait tout à la fois mon opinion et ma personne (voir (1)). Et je n’étais pas au bout de ma surprise… Le Robocop modèle réduit aux commandes du second engin n’était autre que le gamin ayant suivi aux premières loges le formidable spectacle « Mais si, tu passes, connard ! ». Le pauvre gosse ! (Je profite de le plaindre avant d’avoir à le blâmer !) Il y a en vraiment qui démarrent dans la vie avec un lourd handicap.

Vous me direz (oui, je vous imagine particulièrement loquaces et réactifs) : « Edifiant, certes, mais ce n’est pas si grave… Il n’y pas de quoi en faire un fromage. ». Et là, je vous rétorquerai : « Détrompez-vous ! » Car derrière l’exemple caricatural existe une réalité qui ne prête pas à rire.

En effet, bien que ses enfants, ayant-droits, disciples et exégètes contestent qu’elle aie jamais prononcé cette phrase, on sait depuis Dolto que « Tout se joue avant 6 ans… ».
On peut éventuellement ergoter sur une ou deux année(s) mais certainement pas nier que la personnalité comme les comportements de l’individu se façonnent dès l’enfance. Les boucles brunes et blondes habituées à se faire déposer en voiture sur le seuil de l’école, de la maison, du centre sportif, du magasin, etc. seront ainsi peu enclines à concevoir leurs déplacements autrement une fois devenues adultes. Et par-delà les choix de mobilité, c’est tout une identité sociale qui se déterminera au jour le jour à travers ces mauvaises habitudes. La connerie semble dès lors promise à un avenir radieux.

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, noubliez pas: “Celui qui voit un problème et ne fait rien fait partie du problème.” (Gandhi)

Extrait de nIEWs 94, (du 9 au 23 juin),

la Lettre d’information de la Fédération.

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