Un nouveau départ… vers le passé ?

Un nouveau départ… vers le passé ?

Le mercredi 17 juin, La Fédération belge et luxembourgeoise de l’automobile et du cycle (FEBIAC) tenait son assemblée générale. Le communiqué de presse publié le lendemain présente les principaux extraits du discours introductif de Monsieur Philippe Dehennin, Président de FEBIAC. Ce texte, intéressant à plus d’un titre, mérite amplement une petite exégèse.

Les constructeurs d’automobiles « classiques » font actuellement face, comme le relève le Président de FEBIAC, à un triple défi : celui de l’électrification, celui de la digitalisation (véhicules connectés) et celui des nouvelles attentes sociétales (ce que Monsieur Dehennin appelle « l’agenda vert »). L’objet voiture avait connu des évolutions techniques progressives depuis un siècle ; il est aujourd’hui promis à des changements fondamentaux tant dans sa conception (électrification, digitalisation) que dans son utilisation (partage). Et de nouveaux opérateurs « assis sur un colossal pouvoir financier » (dixit M. Dehennin) entrent dans la danse : Tesla, Google, …

Les constructeurs sont en danger. Ils le savent. Après avoir tenté, durant quelques années, de préserver leur modèle industriel et de freiner les évolutions en cours, ils semblent aujourd’hui avoir décidé de sauter dans le train la voiture autonome en marche. Pour FEBIAC, « L’avenir sera fait d’une combinaison entre le modèle d’affaires actuel et les mobilités du futur ».

Face au danger, les constructeurs ont donc résolu d’adopter une nouvelle stratégie – mais pas d’abandonner leurs vieilles habitudes de communication : victimisation, attaque des pouvoirs publics, raccourcis osés, affirmations non fondées, … Quelques passages du discours du Président de FEBIAC en sont illustratifs.

Pollution

FEBIAC aime donner des leçons aux pouvoirs publics, se positionnant en acteur raisonnable, attentif aux enjeux environnementaux et sociaux. Ainsi, « Au début de cette année, FEBIAC et sept autres grandes fédérations sectorielles en Belgique ont lancé la plateforme « mobilité à faibles émissions » avec l’objectif d’aider les pouvoirs publics à lever les obstacles pour atteindre une mobilité à zéro et à faibles émissions. » Il est touchant de voir une importante fédération sectorielle dont les produits sont, objectivement, très incidents sur l’environnement (à titre illustratif, en 2018, le trafic routier était responsable de 25,1% des émissions de CO2 de la Belgique), touchant, donc, de voir cette fédération proposer son aide bénévole aux pouvoirs publics pour contrer ses propres excès.

« Nous – secteur automobile – veillons à ce que les kilomètres encore parcourus soient aussi peu polluants que possible » affirme Monsieur Dehennin. Nous aimerions le croire. Ce serait tellement beau ! Mais… en 2016, la moyenne des émissions de CO2 des voitures neuves vendues dans notre pays étaient de 115,8 g/km – et de 121,2 en 2019. Cette croissance des émissions des voitures neuves, observée également à l’échelle européenne, serait-elle donc indépendante de la volonté d’un secteur qui veillerait à réduire la pollution ? Celui-ci serait-il obligé de construire et de vendre les voitures lourdes, puissantes et polluantes (ainsi que chères !) que réclameraient à cors et à cris les citoyens-consommateurs ? Il est évident que non, au vu de la dernière étude menée par Pierre Ozer (Chargé de recherche, climatologue, The Hugo Observatory, ULiège). Les messages publicitaires font en effet systématiquement la promotion de véhicules dont les émissions de CO2 sont supérieures à la moyenne des émissions des véhicules vendus. Et cette tendance s’est renforcée ces derniers temps : entre l’avant et l’après COVID-19, le pic des publicités pour les véhicules neufs s’est respectivement déplacé de la fourchette 120 à 160 g CO2/km (46,7% des publicités) à la fourchette 140 à 180 g CO2/km (72,0%). Il ne reste donc qu’une hypothèse : FEBIAC se moque de nous – et de la pollution.

Fluidité

Le donneur de leçons peut se montrer incisif lorsque sa cible favorite ne répond pas à ses attentes : « FEBIAC ne cesse de demander aux pouvoirs publics d’effectuer leur part du travail. L’Etat fédéral et les régions piétinent dans la mise en place de solutions améliorant la fluidité du trafic. » Comme on comprend son agacement ! La situation doit être d’autant plus insupportable pour FEBIAC que, pendant que les pouvoirs publics piétinent, la fédération de l’automobile, elle, va de l’avant en … participant plus qu’activement à faire croître le parc automobile belge. Sur la décennie 2009-2019, celui-ci a augmenté en moyenne de 69.667 unités par an. Ce qui représente une file continue de 304,7 km1 parechoc contre parechoc – soit environ la distance (par route) entre Ostende et Arlon – ajoutée chaque année sur le réseau routier de notre pays. Voilà qui, de manière sûre, améliore fortement la fluidité sur les routes et dans les villes – et facilite donc la tâche des pouvoirs publics, lesquels doivent gérer cet afflux continu de nouveaux véhicules dans l’espace … public.

Bruxelles

Le Président de FEBIAC mène une charge particulièrement outrancière et agressive contre la capitale belge.

« Depuis des années, les politiques de mobilité en Région Bruxelles-Capitale n’ont donné aucun résultat probant en matière de rendement pour les déplacements. » On aimerait savoir quel est cet indicateur de « rendement pour les déplacements », mais on restera sur sa faim. Il s’agit ici de critiquer, d’attaquer, de discréditer – non d’argumenter chiffres à l’appui.

« Les décisions en matière de mobilité s’y prennent sans aucune consultation des parties prenantes. » Peut-être la consultation large des parties prenantes n’ayant pas d’intérêt financier à la cause (dont les associations de cyclistes et de sécurité routière) ne plaît-elle pas au Président de FEBIAC, mais le formuler de cette manière est pour le moins caricatural.

« On y réalise l’exploit de créer plus d’embouteillages avec moins de véhicules ! C’est surréaliste. » La technique est vieille comme l’art de débattre : prêter à l’adversaire des actes ou des paroles fantasmés et les critiquer, les tourner en ridicule pour discréditer ledit adversaire. Simple, mais hélas souvent diablement efficace. Quant au surréalisme, n’est-ce pas plutôt FEBIAC qui en fait preuve en réclamant moins d’embouteillages avec plus de véhicules ?

Nouvelles technologies et sécurité

Nous, surréalistes ? Nullement, dira FEBIAC : plus de voitures et moins d’embouteillages, c’est possible – avec plus de technologie ! N’est-ce pas en effet ce qu’entend Monsieur Dehennin lorsqu’il se désespère en ces termes : « Pourquoi n’y a-t-il pas encore d’infrastructure connectée en Belgique ? Je pose la question. À l’exception d’Anvers, le pays reste désespérément à la traîne en matière de mobilité intelligente. La mobilité intelligente, c’est bien dans cette direction qu’il faut développer nos infrastructures. Nous entendez-vous, Bruxelles ? » Cette association d’idées – courante au demeurant – entre infrastructures connectées et mobilité intelligente est révélatrice d’une approche techno-centrée et … déconnectée du monde réel. S’il est évidemment possible de gérer des flux physiques quels qu’ils soient (flux de véhicules en l’occurrence) au moyen d’échanges de données et d’algorithmes de calcul, cela ne garantit en rien l’intelligence de la démarche.

Aujourd’hui, l’intelligence en matière de mobilité consiste plutôt à s’extraire des politiques de gestion des flux qui prévalent dans le domaine depuis des décennies. A comprendre que la mobilité n’est fondamentalement qu’un moyen au service d’une fin : l’accessibilité aux personnes, aux lieux, aux biens. A accepter le constat très désagréable mais bien réel des incidences du système de transport (que l’OCDE qualifiait déjà, en 1997, de « non soutenable et le devenant de moins en moins »2). A intégrer ces incidences à la réflexion, même lorsqu’elles ne sont pas directement visibles (forages pétroliers dans ce qui devrait être des sanctuaires naturels, territoires entiers consacrés à la filière agrocarburants ou à l’extraction de minerais rares, …). A développer des stratégies politiques basées sur l’approche ASI (avoid – shift – improve : réduction de la demande, transfert modal et améliorations des performances énergétiques et environnementales des véhicules). Bref, l’intelligence réside plutôt en l’adoption d’une approche systémique qu’en la prolongation des politiques du passé, fussent-elles agrémentées à la dernière sauce connectée.

« Avec la 5G, vous favoriserez la sécurité routière, l’accessibilité des commerces et des entreprises, la fluidité du trafic, le niveau des taux d’émissions. En bref : vous aurez une économie à la fois plus prospère et plus verte dans le respect des attentes de tous les citoyens, bruxellois et navetteurs. » Il n’est pas sûr que celles et ceux qui luttent pour l’application du principe de précaution aux technologies de communications – et qui luttent donc contre la 5G – apprécieront le raccourci hasardeux du Président de FEBIAC.

Il est par ailleurs presqu’indécent d’associer systématiquement technologies connectées et amélioration de la sécurité routière : nombre d’études menées ces dernières années ont en effet mis en relief l’effet désastreux des distracteurs technologiques comme on peut s’en rendre compte sur cette page du site de l’ETSC3.

Croyez en Nous !

FEBIAC fustige les « responsables publics dont certains sont complètement sourds à nos arguments ». Crime de lèse-majesté ! Comment oser ne pas suivre à la lettre les avis du secteur ? Comment oser faire la part des choses, écouter plusieurs avis et se décider en son âme et conscience sans vendre l’une ni l’autre aux lobbys, quel que soit leur poids industriel ? Pour FEBIAC, cela semble incompréhensible – et inadmissible !

L’attitude du secteur est somme toute normale : les défis auxquels il fait face sont énormes. A l’image de ceux auxquels l’humanité toute entière fait face : mettre en place un « changement en profondeur »4… ou disparaître.

FEBIAC semble hélas avoir fait le choix du changement dans la continuité, avoir décidé de prendre un « nouveau départ » qui va nous ancrer dans le passé, renforçant encore notre dépendance à l’automobile. Et être prête à tout pour cela. Il est bon de le savoir.


  1. En considérant que les voitures mesurent 4,374 m, soit la longueur moyenne des voitures neuves vendues en Belgique en 2018 (source : ICCT. 2020. European vehicle market statistics – Pocketbook 2019/20, p. 60-61)
  2. OECD. 1997. Towards sustainable transportation – The Vancouver conference. Paris: OECD Publishing, p. 7
  3. European Transport Safety Council : Conseil européen pour la sécurité des transports asbl.
  4. Selon la terminologie de l’IPBES : IPBES. 29 mai 2019. Résumé à l’intention des décideurs du rapport sur l’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, p. 35

Pierre Courbe

Mobilité