Un rapport “Energie” taillé sur mesure pour Electrabel

Un rapport “Energie” taillé sur mesure pour Electrabel

C’est ce 22 juin que la Commission « Energy 2030 » (CE2030) a présenté son rapport définitif sur l’avenir de l’approvisionnement énergétique de notre pays. Il fait suite à la période de consultation durant laquelle huit panels d’experts ont été invités à analyser le document. Malgré les avis très critiques essuyés par la CE2030 (1), peu de changements fondamentaux ont été apportés à la version finale du document, dont les principales modifications relèvent davantage de la cosmétique. Les membres permanents de la CE2030, dont les affinités avec le secteur nucléaire et les prises de positions en faveur de l’atome sont notoires (2), persistent donc dans leur raisonnement et réclament un maintien – voire un développement – du nucléaire sur base d’une étude aux hypothèses tronquées.

Ce que les associations environnementales craignaient dès la constitution de la CE2030 en 2005 s’est donc vérifié : il y a lieu de s’interroger si, lors de la mise en place de cette commission, le ministre fédéral de l’énergie, Marc Verwilghen, n’a pas davantage commandé des conclusions plutôt qu’une étude. Les deux personnes ayant présidé la CE2030 s’étaient en effet déjà prononcées à maintes reprises en faveur de cette technologie. In fine, c’est donc davantage sur l’électricité que sur l’énergie que s’est penchée la CE2030 (l’électricité ne représente pourtant que 17% des consommations d’énergie en Belgique), et les hypothèses de travail choisies par celle-ci favorisent clairement le nucléaire au détriment des sources d’énergie renouvelables et de l’efficacité énergétique.

En outre, c’est à nouveau l’analyse des coûts qui guide les choix de la Commission. D’une part cette analyse repose, nous l’avons dit, sur des hypothèses non-conformes à la réalité puisque les coûts du nucléaire sont considérablement sous-estimés, tandis que ceux liés à l’efficacité énergétique et aux renouvelable sont au contraire surestimés. Et inutile de revenir sur les nombreuses incertitudes qui planent sur les coûts exacts du nucléaire : un rapport de l’ONDRAF (2) faisait encore récemment état de ses préoccupations quant à l’insuffisance des provisions actuellement constituées par les producteurs de déchets radioactifs pour assurer le démantèlement des centrales (3). Ce rapport confidentiel – dont la CE2030 n’a donc visiblement pas pu prendre connaissance – nous a récemment rappelé qu’il est aujourd’hui impossible d’estimer les coûts du nucléaire et que tout porte à croire que les contribuables seront à nouveau sollicités à l’avenir pour contribuer au financement du démantèlement des réacteurs belges. Peu étonnant, dans un tel contexte, qu’il apparaisse moins cher de maintenir l’option nucléaire dans le rapport CE2030.

D’autre part, une telle approche est totalement insuffisante pour IEW. Notre futur approvisionnement en énergie soulève bien d’autres enjeux que des coûts, hypothétiques de surcroît. Et l’approche consistant à mettre en balance des critères de coûts à court terme avec des enjeux à (très) long terme – rappelons que les déchets radioactifs, pour lesquels il n’existe toujours pas de solution aujourd’hui, devront être gérés durant des siècles voire des millénaires –, telle qu’adoptée par la CE2030, fait fi des plus élémentaires critères de développement durable. Lors de la publication du rapport intermédiaire, la Banque nationale a formulé ainsi ses réserves: « Le rapport intermédiaire n’est pas conforme aux objectifs poursuivis. » La méthode appliquée par la Commission énergie 2030 était insuffisamment motivée. L’étude ne considère que l’électricité, n’évoque pas les autres formes d’énergie et s’attarde insuffisamment sur les aspects sociaux et économiques des choix politiques envisageables. Enfin, selon la BNB, il était à regretter dans le rapport préliminaire que la CE2030 passe la problématique des déchets nucléaires quasi sous silence. A ce jour, la question pourtant cruciale du devenir des quelque 120 tonnes de déchets hautement radioactifs produits chaque année par les réacteurs nucléaires reste donc sans réponse mais ne semble pas préoccuper la CE2030.

Pour Inter-Environnement Wallonie, la nouvelle mouture ne présente pas d’éléments nouveaux permettant d’alimenter le débat sur l’approvisionnement énergétique de notre pays. Il est indispensable que celui-ci repose sur des informations pertinentes et objectives, ce qui n’est pas le cas du rapport existant. Et que l’analyse prenne en compte – la CE2030 a curieusement omis de les considérer – les nombreux bénéfices d’une politique climatique volontariste en Belgique, consistant à développer massivement les sources d’énergie renouvelables et la cogénération de qualité, tout en maîtrisant les consommations d’énergie (création d’emplois, réduction de la dépendance énergétique, augmentation du pouvoir d’achat des ménages ou de la compétitivité des entreprises, diminution de la pollution de l’air, etc.). Reporter la sortie du nucléaire ne ferait que retarder la mise en place de ces alternatives. Mais ferait évidemment le bonheur d’Electrabel, dont les marges générées par les centrales nucléaires amorties (elles avoisinent le milliard d’euros chaque année) ne permettent pas de faire baisser le prix du kilowattheure mais bien de faire gonfler le bénéfice colossal du groupe français.

Ou quand les intérêts particuliers priment sur l’intérêt collectif…

(1) Tant la Banque nationale de Belgique, que les régulateurs régionaux (CWAPE et VREG), les régions bruxelloises et flamandes ont émis de vivent critiques à l’égard du rapport préliminaire. En outre, 9 des 10 recommandations formulées dans le document ne sont pas soutenues par une majorité des membres du CFDD ou du conseil général de la CREG (ONG, associations de protection des consommateurs, syndicats). Enfin, le Professeur J-P Van Ypersele, membres de la CE2030, s’est désolidarisé des conclusions du rapport.

(2) Pour plus d’informations concernant la composition de la CE2030, consulter le document en pièce jointe.

(3) Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies.

(4) De Morgen, Electrabel onderschat kost afbouw kerncentrales (“Electrabel sous-estime les coûts de démantèlement des centrales nucléaires »),25 avril 2007

Pour en savoir plus :

L’avis d’IEW, du Bond Beter Leefmilieu, de Greenpeace et du WWF concernant le rapport préliminaire de la CE2030 que vous trouverez en pièce jointe.

Selon Pierre Klees, vice-président de la CE2030, le rapport définitif et les avis des panels consultés seront publiés sur le site de la Commission.

Inter-Environnement Wallonie

La voix du mouvement environnemental