Vers une gestion saine des substances chimiques ?

Selon un nouveau rapport du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), une action urgente est nécessaire au niveau mondial afin de limiter l’augmentation de risques sanitaires et environnementaux posés par la gestion non durable des produits chimiques.

Intitulé « “Global Chemicals Outlook” (“Perspectives mondiales en matière de produits chimiques“), ce rapport met en évidence le lourd fardeau économique que représentent les substances chimiques, en particulier pour les pays en développement. La variété et la complexité croissante des produits chimiques, les chaînes de fourniture de plus en plus longues et plus complexes et le flux de déchets entraînent de sérieuses lacunes, défaillances et incohérences dans les politiques gouvernementales et les pratiques des entreprises. Les inquiétudes internationales quant à la capacité à atteindre les objectifs du Sommet de Johannesburg[[D’ici 2020, les produits chimiques devraient être produits et utilisés de manière à minimiser les effets négatifs sur la santé humaine et sur l’environnement.]] – renouvelés lors du Sommet de Rio +20 – sont de plus en plus vives. Des constats aux recommandations, le PNUE brosse un tableau interpellant.

Un marché en pleine croissance…

A l’heure actuelle, les substances chimiques font partie intégrante de notre vie quotidienne. Depuis le début des années ’70, l’industrie chimique s’est développée de manière importante : si la production représentait une valeur monétaire de 171 milliards de dollars à l’époque, elle a atteint en 2010 4,12 billions. Les projections pour 2050 annoncent une croissance des ventes globales de substances chimiques de 3% par an, les pays en voie de développement et les économies en transition représentant une part croissante tant de leur production que de leur utilisation et de leur élimination. Ainsi, dans ces contrées, l’utilisation des plantes traditionnelles, des produits à base de céramique et des produits naturels issus d’animaux est remplacée par celle des produits de l’industrie chimique (colorants, détergents et adhésifs).

La présence des substances chimiques dans ces pays n’est pas uniquement liée à leur utilisation en tant que substances. Elle découle également du transfert des produits consommés dans les pays du Nord, véhicules de substances potentiellement dangereuses et toxiques. Les équipements électriques et électroniques en sont le meilleur exemple : achetés dans les pays développés, ils sont éliminés ou recyclés dans des conditions non-sures et non protégées dans les pays en voie de développement, voire dans les économies en transition. La demande croissante pour les biens et produits électriques et électroniques, combinée aux changements technologiques rapides et au haut taux d’obsolescence de ces produits conduit à la génération de quantités de plus en plus grandes de produits obsolètes ou proches de la fin de vie. Mais dans les pays en développement, le recyclage des déchets électroniques est un secteur en grande partie non réglementé. Les travailleurs y sont régulièrement exposés à de nombreux produits chimiques nocifs, comme les dioxines émises lors des opérations de récupération à chaud des métaux contenus dans les câbles.

Un tableau reprenant les exemples de substances présentes dans les produits de consommation courante, leurs impacts sanitaires et les voies d’exposition se trouve à la page 16 du document de recommandations à l’intention des décideurs.

Un défi sanitaire et environnemental de plus en plus complexe

Si de nombreuses initiatives ont été prises ces dernières années, que ce soit au niveau international, par les gouvernements nationaux[[Citons les programmes REACH (UE), TSCA (USA) et le CMP (Canada)]] voire même les entreprises, le rapport « Global Chemicals Outlook » indique que le rythme des progrès est lent, et que les résultats sont bien trop souvent insuffisants[[On estime que jusqu’à 75% des e-déchets (déchets électroniques) générés en Europe, et environ 80% des e-déchets générés aux Etats-Unis, ne sont jamais comptabilisés. Les intoxications dues aux produits chimiques industriels et agricoles sont parmi les cinq principales causes de décès dans le monde. Cela équivaut à plus de 1 million de décès par an et à 14 millions d’années de vie ajustées à cause de handicaps. Le taux d’accidents industriels involontaires impliquant des produits chimiques continue de croître rapidement.]]. En effet, l’intensité chimique étant en croissance, la question de l’exposition généralisée et combinée des êtres humains et de la faune à des substances très préoccupantes et mal connues se pose de manière lancinante. De nombreuses substances largement utilisées sont par ailleurs déjà associées à des risques bien établis de dommages environnementaux ou sanitaires, les enfants et les travailleurs étant des groupes particulièrement vulnérables.

Des coûts et bénéfices substantiels – et non reconnus

Les coûts financiers liés à l’exposition aux substances chimiques sont souvent conséquents, et largement non reconnus. Les estimations indiquent qu’ils pourraient s’élever à plusieurs milliards de dollars au niveau mondial, ces coûts n’étant, la plupart du temps, pas pris en charge par le fabricant, ni par les autres acteurs de la chaîne d’approvisionnement, mais par les systèmes de protection sociale ou les assurances individuelles.

L’intensification chimique des pays en voie de développement et des économies en transition pourrait alourdir la facture : les chaînes de distribution sont plus longues et, ce faisant, plus difficiles à contrôler. Les responsabilités s’en trouvent diluées.

Recommandations

Une gestion saine des substances chimiques ne sera pas sans coûts – mais les bénéfices qui en découleront seront beaucoup plus importants[[Les bénéfices liés à l’élimination du plomb dans l’essence ont été estimés entre 1 et 6 billions par an…]]. Le rapport liste les approches clés pour une transition mondiale vers une meilleure gestion des produits chimiques, plus particulièrement dans les pays en voie de développement et dans les économies émergentes. Citons notamment :

 le développement et l’implémentation de stratégies de gestion des substances globales, orientées sur la prévention et multi-stakeholders – adaptées aux situations nationales ;

 une gestion saine des produits chimiques intégrée dans les plans nationaux économiques et sociaux. Les responsabilités en la matière sont souvent partagées entre plusieurs organismes, ce qui conduit à des réponses fragmentées et inefficaces ;

 la prévention des risques et la promotion des alternatives plus sures doivent être appliquées prioritairement, plutôt que de se concentrer sur l’assainissement des sites pollués ; dans ce cadre, les instruments économiques peuvent être utilisés afin de mieux internaliser les coûts des substances chimiques et soutenir l’émergence d’alternatives plus sures.
Par ailleurs, le rapport propose d’autres recommandations spécifiques destinées aux pays, aux entreprises et à la société civile, et ce pour accélérer les progrès vers l’objectif de 2020. Il s’agit notamment de :

 Construire des approches et des analyses cohérentes pour surveiller les taux d’expositions chimiques et leurs effets sur l’environnement et la santé.

 Analyser systématiquement le coût économique des effets des produits chimiques.

 Adopter et mettre en ½uvre des instruments juridiques qui définissent les responsabilités du secteur public et privé en matière de contrôle des produits chimiques.

 Générer un ensemble de références harmonisées concernant les effets des produits chimiques sur la santé et sur l’environnement, et rendre cette table de références accessible au public.

 Associer la société civile aux prises de décisions sur la sécurité chimique, et ce à tous les niveaux.

Sources :

Le rapport complet “Synthesis Report for Decision-Makers – Global Chemicals Outlook: Towards Sound management of Chemicals” est disponible à l’adresse suivante : www.unep.org/hazardoussubstances/

Le résumé à l’intention des décideurs (en anglais) est disponible ici et le communiqué de presse (en français) est disponible ici

Valérie Xhonneux

Anciennement: Santé & Produits chimiques