Verviers : le ministre sacrifie l’environnement sur l’autel d’un développement économique incertain

Verviers : le ministre sacrifie l’environnement sur l’autel d’un développement économique incertain

De nombreux habitants de Verviers auraient peut-être aimé que ce ne soit qu’un mauvais poisson d’avril, mais ce n’en fut pas un… Vendredi dernier, 1er avril, le ministre wallon en charge de l’Aménagement du territoire, Philippe Henry, a rendu sa décision sur le projet de centre-commercial City Mall à Verviers. Et, contre les recours introduits par l’association Vesdre Avenir et la Fédération Inter-Environnement Wallonie, il a confirmé le permis octroyé par la ville de Verviers.

Le 13 décembre 2010, la Fédération avait introduit un recours au Gouvernement wallon contre le permis unique de classe 1 délivré le 16 novembre 2010 à Forum Invest par la ville de Verviers. Ce permis mixte autorisait, entre autres, la construction en bord de Vesdre d’un centre-commercial de 23.000 m² de surface commerciale utile. Pour une ville wallonne de la taille de Verviers, c’est une surface très importante (à titre de comparaison, Ville 2 à Charleroi compte 13.000 m² et Les Grands Près à Mons, 35.000 m²).

L’introduction des recours des associations constituait l’ultime avatar d’un long feuilleton durant lequel ce projet de centre-commercial aura été progressivement amélioré.

Car si le projet reste aujourd’hui contestable à beaucoup d’égards, son amélioration entre 2005 et 2010 n’en a pas moins été significative : sa surface commerciale a été réduite, son gabarit a été revu à la baisse pour mieux s’adapter au centre-ville et, surtout, le recouvrement de la Vesdre a été abandonné. Cette amélioration progressive du projet est à mettre au crédit des habitants de Verviers et aux associations comme Vesdre Avenir qui, à la faveur d’une mobilisation et d’une conscience citoyenne exceptionnelles, n’ont eu de cesse de dénoncer l’inacceptable.

La décision du 1er avril montre que le ministre a jugé les améliorations apportées au projet suffisantes. A l’entendre, s’il reste des aspects qui continuent à poser question, les amendements qui ont été apportés en font aujourd’hui, dans le contexte verviétois, un projet globalement bon. La version finale rencontrerait ainsi la philosophie du gouvernement wallon en matière d’aménagement du territoire «(Le Ministre écolo dit « oui » à City Mall-Foruminvest», Benjamin Hermann, in L’Avenir, 02/04/2011) :

 City Mall confirmerait le rôle polarisateur de l’agglomération de Verviers ;

 il permettrait la « reconstruction de la ville sur la ville », le centre-commercial étant implanté en centre-ville ;

 il reconnecterait les deux rives de Verviers, en ce qu’il viendrait réoccuper un ilot historiquement bâti du centre-ville ;

 il offrirait une certaine mixité entre les fonctions commerce et logement.

Force est pourtant de constater que le projet accepté ne résout pas tous les problèmes mis en exergue pendant des années par ses opposants ; un grand nombre de questions demeurent en suspens. Or, certaines de ces questions remettent en cause jusqu’à l’opportunité même du projet. Les arguments de fond mis en avant par la Fédération Inter-Environnement Wallonie dans son recours demeurent, par exemple, sans réponses.

La question de la compatibilité de la zone d’habitat (art. 26 CWATUPE) avec des activités de commerce intenses demeure ouverte.

La question de la mobilité demeure aussi préoccupante. Car même si le projet s’implante en centre-ville, il vise une aire de chalandise s’étendant bien au-delà des limites communales (Eupen, Saint-Vith), ce qui générera immanquablement une utilisation importante de la voiture jusque dans le centre-ville de Verviers. La taille du parking (1.160 places) et l’absence de cheminement clair et évident depuis la gare renforcent ce problème.

La question de la perte d’attractivité des commerces de rue du centre-ville et celle liée des pertes d’emplois afférentes restent elles aussi sans réponses.

Pour la petite histoire, ces deux derniers arguments – utilisation excessive de la voiture et risque de perte d’attractivité des commerces du centre-ville – avaient en partie motivé la décision du ministre Henry de mars 2010 qui avait annulé le permis de Citta Verde à Farciennes.

D’autres points, plus cruciaux environnementalement mais relevant davantage encore de l’appréciation politique, continuent par ailleurs à poser problème.

Ainsi, s’il est mis en ½uvre, le projet hypothéquera pour longtemps le lien de Verviers avec la Vesdre. L’assiette du centre-commerciale viendrait en effet occuper tout l’espace disponible en rive gauche dans le centre-ville. Au-delà du paradoxe farfelu que cette situation constituerait pour une ville qui s’est autoproclamée capitale wallonne de l’eau, cette négation de la rivière se ferait à total contre-courant des dynamiques actuelles de développement urbain. Partout dans le monde, les villes redécouvrent aujourd’hui leur lien à l’eau et le valorise, aménageant des promenades le long des rives, remettant à ciel ouvert des rivières jusque là enterrées et renaturant des berges canalisées.

  Lyon a fait le pari d’aménager les berges du Rhône en espace de promenade et de loisirs
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L’analyse croisée de l’argumentaire du ministre dans sa décision et de l’argumentaire de la Fédération Inter-Environnement Wallonie dans son recours apparaît significative d’une réalité centrale de l’aménagement du territoire : la plupart des projets ne sont ni bons ni mauvais dans l’absolu. Ils sont davantage une somme d’atouts et de faiblesses. De l’importance qu’on accorde politiquement à telle ou telle valeur dépendra l’opinion qu’on se fera d’un projet. Sur le dossier particulier de Forum Invest à Verviers, les valeurs environnementale et urbanistique ont, semble-t-il, pesé moins lourd pour le ministre de l’aménagement du territoire que pour la Fédération Inter-Environnement Wallonie.

Il est vrai qu’au niveau environnemental et urbanistique, on peut toujours se montrer plus exigeants, et un décideur peut parfois, malgré une insatisfaction subsistante, décider de lâcher prise… Dans certains contextes locaux difficiles, le développement économique peut sembler justifier de limiter certaines exigences environnementales… C’est la philosophie qui semble avoir guidé le ministre Henry dans sa décision.

En décidant d’introduire un recours, la Fédération Inter-Environnement Wallonie avait elle refusé d’abaisser ses exigences environnementales et de céder à un (pseudo)pragmastisme socio-économique dont le bien-fondé sera à démontrer par le futur City Mall.

La réaction de Vesdre-Avenir à la décision ministérielle: cliquez ici.