Vis ma vie de pute*

Vis ma vie de pute*

Plus que son intelligence, ce qui me fascine chez l’Homme, c’est sa capacité à repousser toujours plus loin les limites. Celles de la connaissance, de la souffrance, de l’imagination, de l’ingéniosité… mais aussi, malheureusement, celles de la connerie, du ridicule, du mauvais goût, de la perversité ou de l’abject. Vous croyez avoir atteint les confins du possible, le comble du pire ou le sommet du meilleur mais que nenni, ma pauvre Denise, la bête humaine va encore vous étonner !

Véritable centrifugeuse à neurones séparant l’esprit critique des autres composantes du cerveau, la télévision constitue de ce point-de-vue un formidable champ d’expérimentation de cette faculté à toujours aller plus loin (Aller plus loin-in-in, où l’on oublie ses souvenirs ; aller plus loin, aller plus loi-in-in, se rapprocher de l’avenir… Pardon, je m’égare.) La télévision, donc, s’applique ainsi depuis quelque temps à dépasser toujours un peu plus les limites, aisément, facilement ; ouais, elle dépasse les limites, sans un problème d’éthique. Et, contrairement à la version Julien Doré, il n’est pas du tout certain qu’elle va payer pour ça.

Inutile de revenir sur les innombrables émissions qui ont élevé la débilité au rang d’art et proposent à leurs téléspectateurs une exploration sans cesse renouvelée des vides abyssaux de l’esprit. Je me contenterai d’une mention spéciale pour « Adam recherche Eve », programme qui fait bander l’audimat en caressant le voyeurisme endémique sous couverture d’expérience psychologique. Des Adam dans le plus simple appareil et des Eve itou s’y côtoient en effet sur une île paradisiaque où, « débarrassés des conventions sociales qui faussent les relations humaines, ils vont pouvoir laisser s’exprimer leur moi profond » pour trouver l’âme sœur – et non pas le corps frère. Car il est évident qu’une fois à poil, on ne prête plus d’intérêt qu’à la fameuse « beauté intérieure »…

La théorie en vogue dans le milieu télévisuel postulant que « qui n’avance pas recule », on peut parier que les producteurs exploitant ce filon sont déjà one step beyond, mijotant un concept toujours « plus », plus fort, plus surprenant, plus excitant. Et sur base de ce qui a dès à présent cours de l’autre côté de l’Atlantique, on peut craindre le pire dont une exhibition sexuelle qui n’a plus rien à voir avec le bon vieux porno de papa acté par des pros. Ce sont en effet des couples next door qui sont désormais jetés en pâture sur l’écran. Sans qu’il soit question de « moralité », je m’interroge sur les dommages collatéraux qu’un tel basculement de l’intime dans le public peut provoquer.

Cette dérive m’apparaît toutefois bien insignifiante au regard de celle découverte l’autre lundi au détour d’un quotidien[[« Le Soir », lundi 23 mars 2015]] : la chaîne néerlandophone Vier va adapter la téléréalité australienne « Go back to where you come from » et envoyer six Flamands dans un camp de réfugiés !

Vous excuserez ma trivialité mais cette info m’a littéralement troué le cul !

Bien que, comme évoqué en introduction, je sois conscient de la capacité infinie de l’Homme à repousser toutes les limites, y compris celles du pire, je n’imaginais que quelqu’un ou quelqu’un(e) puisse être assez tordu(e) pour accoucher d’un concept comme celui-là. C’est quoi, le but ?

S’il faut en croire Kristof Demasure, porte-parole de Vier « c’est une émission dans laquelle les téléspectateurs peuvent ressentir ce que le réfugiés endurent »[[« Le Soir », lundi 23 mars 2015]].
Sérieux, mec ? Six péquenauds tout droit sortis de leur confort made in Vlaanderen, acheminés par avion et 4X4 jusqu’à un camp de réfugiés où il vont passer une période P avec cameramen, preneurs de sons, chargés de production, médecin et équipe d’intendance sur la couenne avant de retrouver leur vie pépère pourraient ressentir puis transmettre aux spectateurs ce que les réfugiés endurent ? Tu te fous de la gueule de qui, Kristof ? En tout cas de celle des réfugiés que ton émission va mettre en scène puis abandonner à leur misère.

Tu sais mon gars, ces réfugiés, eux, ils ne jouent pas. Ou plutôt si, ils jouent leur vie. Avant de se retrouver dans le camp où vous allez venir les retrouver la compassion en bandoulière, ils ont connu la misère, abandonné leur famille et une part de leur existence pour (tenter d’)échapper à un destin noir comme l’enfer ; ils ont dû déjouer la vigilance des gardes-frontières, la rapacité charognarde des passeurs, l’hostilité des éléments naturels. Contrairement à vous qui n’êtes qu’en excursion dans leur marasme, ils ignorent de quoi leur lendemain sera fait ; ils ont l’espoir mais aussi et surtout l’angoisse chevillés au ventre. Et tu crois que tes touristes pourront partager leur ressenti ? Quel mépris…

Mais le plus consternant dans l’histoire n’est pas que l’émissaire de la chaîne productrice du bazar vante et vende sa soupe, c’est que la porte parole-parole belge du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés puisse non seulement s’accommoder mais se féliciter d’un tel projet. « C’est intéressant et je pense qu’il y a des mérites à essayer de faire quelque chose de similaire en Belgique. (…) Ce programme montre une partie de la réalité du terrain. Un monde inconnu pour la plupart des gens. »[[« Le Soir », lundi 23 mars 2015]] qu’elle dit.
Très chère Madame, nonobstant le respect que je voue à votre noble institution, je suis au regret de devoir vous signifier que vous déconnez sec. Voyez-vous, il existe un métier dont le rôle est très précisément de « montrer la réalité du terrain » ; ce métier s’appelle le journalisme et la télé-réalité que vous défendez en constitue l’antithèse absolue.
Des reportages formidables ont d’ailleurs déjà été réalisés pour faire partager la vie de réfugiés, notamment ce document exceptionnel suivant la traversée de migrants africains vers l’Espagne. Pour le réaliser, nous livrer non pas une histoire romancée et frelatée mais un témoignage au plus près de la réalité, les journalistes y ont risqué leur propre vie. C’est toute la différence avec le divertissement morbide que Vier prépare.

Si cette chaîne ou tout autre société de production envisage de poursuivre leur dérive dans la voie obscène ouverte par ce « Go back to where you came from », je tiens à leur disposition quelques concepts susceptibles de faire un tabac.

Un « Vis ma vie d’otage de Boko Haram » mériterait d’être envisagé très sérieusement. Un décor exotique ; des enfants – c’est toujours porteur, ça, les enfants – présents en nombre parmi les captifs ; un chef de clan complètement allumé : il y a là un potentiel formidable. Certes, le tournage risque d’être psychologiquement un brin plus dur que chez les réfugiés car on pourra difficilement faire l’économie de quelques violences et sévices en direct mais une bonne cellule post-stress traumatique en appui (et pourquoi pas judicieusement intégrée dans le programme ?) devrait permettre d’en sortir sans casse mentale.

« Vis ma vie de pute* » me semble lui un must absolu. Attention ! Je ne parle pas ici d’un passage en bar à champagne, salon de massage, vitrine ou carré. Non, ça c’est bon pour les journaleux qui n’ont pas les tripes de faire de la véritable investigation. Il s’agirait de déployer pleinement la dimension anthropologique chère à la télé-réalité, de pouvoir suivre et vivre toute la filière, se faire accepter par un réseau et partager – important, ça de partager, s’intégrer à l’action – l’itinéraire des filles depuis leur prise en main jusqu’à leur mise au turbin : le « dressage » – absolument fondamental pour le ressenti ! – ; la revente à un proxo ; la découverte du bordel ou du trottoir ; les conditions de vie en dehors des heures de prestations… Ça peut-être très, très, très fort. Avec un peu de chance (ou en négociant un accord avec le réseau) il devrait même être possible de « faire sortir » une fille du métier ; ce serait le carton assuré…

J’ai d’autres pistes mais pour l’instant, vous m’excuserez, je me sens quelque peu nauséeux…

En 1983, Yves Boisset réalisait « Le prix du danger », un film adapté du roman homonyme de Robert Sheckley. On y voyait un candidat participer à jeu télévisé (Le prix du danger) dans lequel il devait rejoindre un endroit secret en échappant à cinq traqueurs chargés de le tuer. S’il triomphait de cette course contre la mort, il empochait un million de dollars. Le film fut à sa sortie classé dans la catégorie « science fiction » ; pas sûr qu’il y restera encore longtemps.

« ll faut mettre le portable aux chiottes et des coups d’pioches dans la télé. »
Saez, « J’accuse » sur l’album « Messina » (2010)

* L’usage de ce terme dont j’exècre le caractère stigmatisant répond uniquement aux exigences de ma démonstration.

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