Voitures, chaussures : quand l’inutile nuit

Voitures, chaussures : quand l’inutile nuit

Qu’ont en commun les chaussures de jogging et les SUV ? A quelle logique répond ces points communs ? Est-il encore admissible aujourd’hui que l’inutile soit le secret de la puissance de l’industrie pour convaincre les consommateurs ? Explication.

L’espèce humaine commence par les pieds, (…), même si la majorité de nos contemporains l’oublie et pense que l’homme descend simplement de sa voiture.

David Le Breton, Eloge de la marche.

Une série de petits articles parus sur un site entièrement voué à l’automobile, Caradisiac.com, s’intéresse à l’utilité des SUV. Elle part d’un constat : les parts de marchés de ce type de véhicule progressent sans cesse, particulièrement dans les grandes villes. Qu’est-ce qui explique ce succès? Le site internet dresse les différences objectives entre les SUV et les berlines de gamme équivalente. Ainsi :

Un SUV consomme-t-il plus qu’une berline ? OUI (0,5 l en moyenne)

Un SUV est-il moins performant qu’une berline ? OUI (du fait du poids, d’un aérodynamisme moindre et de jantes souvent surdimensionnées)

Un SUV est-il moins dynamique qu’une berline ? OUI (car systématiquement plus lourd)

Y a-t-il plus de place à bord d’un SUV que d’une berline ? OUI et NON

Un SUV offre-t-il un plus grand coffre qu’une berline ? OUI, mais les versions break des berlines valent largement les versions SUV

Un SUV est-il plus à l’aise en tout-chemin qu’une berline ? OUI, mais il n’a rien d’un “vrai” tout terrain

Un SUV est-il plus cher qu’une berline ? OUI (3.000 euros en moyenne)

Bilan : les SUV ne servent pas à grand-chose !

En résumé, ils consomment plus, donc sont plus onéreux à l’utilisation, polluent plus, et sont plus chers à l’achat. On pourrait ajouter, dans la même ligne : ils sont plus lourds et leur face avant est plus agressive, ils sont donc plus dangereux pour les autres usagers.

Cette lecture jouissive (des amateurs de voitures qui décrédibilisent un concept industriel à la mode, ce n’est pas courant) m’a fait penser au livre best-seller sur la course à pied « Born to run » de Christopher McDougall1. Et plus particulièrement, parmi la foison de thèmes abordés dans ce livre culte pour les « runners », à sa démonstration sur l’ineptie de l’évolution des caractéristiques des chaussures de course.

McDougall y raconte qu’en 1974, Nike, tout nouveau sur le marché2, sponsor de l’équipe américaine d’athlétisme, offrait des chaussures d’un nouveau genre aux athlètes qui… n’en voulaient pas car ils couraient moins bien quand ils les chaussaient. La saga des chaussures bourrées de technologies (maximalistes) versus les chaussures minimalistes était lancée.

Jusqu’au milieu des années 70, les équipementiers faisaient des chaussures plutôt minimalistes : « une chaussure interférant minimalement avec les mouvements naturels du pied, de par sa grande flexibilité, son faible dénivelé, son faible poids, sa faible épaisseur au talon, et l’absence de technologies de stabilité et de contrôle du mouvement »3.

Les 5 critères pour définir l’indice minimaliste. (source : Blaise Dubois – voir note 3)

Puis, sont apparues, les chaussures « technologiques » ou « maximalistes » « avec des talons surélevés, des semelles absorbantes, des stabilisateurs calcanéens, des technologies de contrôles de la pronation, des supports d’arche, des empeignes (parties supérieures à l’avant de la chaussure) stabilisatrices, et des semelles spécifiquement rigidifiées pour dicter au pied comment il doit bouger » 4.

« Sommes-nous plus intelligents que la lente évolution qui a amélioré le corps humain ? La nature nous a-t-elle si mal conçus que nous sommes obligés de « protéger » nos pieds, de les « assister » à ce point ? Pour comprendre ce drôle de paradoxe, imaginons que nous équipions nos mains, autre outil incroyablement précis et polyvalent, de gants rigides et épais. Elles deviendraient bien gauches… »5 interroge Blaise Dubois, fondateur de la Clinique du coureur, spécialisée dans les blessures des athlètes.

Cela pourrait se comprendre si de telles évolutions étaient guidées par des analyses scientifiques objectivant les bienfaits de cette démarche pour les coureurs. Si par exemple ces chaussures diminuaient le nombre de blessures. Mais il n’en est rien. Au contraire : en chaussant ces modèles high tech, la majorité des coureurs ont adopté un style de course qui induit une augmentation des blessures : « le coureur moderne effectue de plus grand pas, ralentit sa cadence, attaque davantage du talon et augmente la force d’impact (plus précisément le taux d’application de la force d’impact) »6. Une course naturelle, celle que tout le monde adopterait s’il courait pied nu, se caractérise, elle, par des pas plus courts, une cadence plus élevée et des pauses de pied au sol sur l’avant ou le médio-pied. C’est d’ailleurs le style propre à presque tous les champions de course à pied.

Biomécanique en fonction de l’indice minimaliste d’une chaussure. Voyez l’étendue du stress lorsque l’on “talonne” – voir la différence de position du pied avant sur l’infographie. (Source : ibidem)

Un parallèle avec le SUV (mais aussi, globalement, l’ensemble des véhicules suréquipés) peut d’emblée se faire ici : la quantité importante d’équipements de confort, dont certains sont vendus pour des équipements de sécurité, isole de plus en plus le conducteur d’informations sur la réalité (sa vitesse, l’état de la route,…), ce qui peut lui faire adopter une conduite plus à risque. Comme le dit Matthew B. Crawford dans son ouvrage Contact – Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, “Lorsque les voitures étaient plus légères et les instruments de conduite moins « lisses », le conducteur disposait d’une richesse d’information qui favorisait son engagement concret : quand vous rouliez à cent à l’heure vous le sentiez dans votre chair.” Ou encore : “Chez les conducteurs débutants, plus que l’inattention, c’est l’incapacité à reconnaître et à évaluer les risques qui provoque le plus d’accidents.

Cette armada de caractéristiques technologiques est vantée dans la publicité, prétextant la prévention des blessures, mais sert surtout à justifier le prix très élevé des chaussures en créant de toutes pièces un réservoir inépuisable de pseudo évolutions qui appellent à un renouvellement continu chez le coureur/consommateur de sa chaussure rapidement dépassée par les nouvelles « évolutions ». « Le consommateur qui ne demande rien se voit ainsi imposer, chaque année, de nouveaux modèles de chaussures7 ». Insistons sur le « qui ne demande rien » car c’est précisément l’inverse de ce que prétend l’industrie (automobile ou d’équipement de sport) qui assure répondre aux souhaits des consommateurs.

Mais pourquoi le marché de la chaussure de sport, après avoir été brièvement secoué par les révélations de McDougall, largement étudiées et confirmées depuis par de nombreux scientifiques, notamment sous la houlette de La clinique du coureur, pourquoi donc le marché reste-t-il largement dominé par les chaussures maximalistes ? Blaise Dubois, résume : « j’ai longtemps pensé que la persistance des détaillants à baser leurs recommandations sur des concepts invalidés était due à une incompréhension de la science. J’ai aussi pensé que la résistance aux nouvelles théories était philosophique et conditionnée par les longues années de prescription de chaussures maximalistes. Aujourd’hui, je réalise que la raison première, c’est les affaires. La rentabilité du magasin est directement liée aux produits que les équipementiers veulent promouvoir. Suivre les conseils de meilleure pratique d’un organisme neutre basés sur des données probantes n’est pas intéressant… du point de vue de la rentabilité.8 »

L’analogie entre le SUV et la chaussure maximaliste, là où la Lisa Car (Light and Safe car)9, rejoindrait la chaussure minimaliste est-elle « tirée par les cheveux » ? Je ne pense pas. Elle permet d’éclairer un aspect de la réalité du monde dans lequel on vit.

Les équipementiers, comme les constructeurs automobiles, sont des multinationales cotées en bourse qui, depuis une quarantaine d’années, suivent la même pente dictée par l’impératif de la croissance économique.

Dans son article « Le SUV, symbole de l’impuissance de l’industrie automobile » , Pierre Courbe, spécialiste des questions de mobilité et initiateur, avec l’association PEVR (Parents d’enfants victimes de la route) du concept de Lisa Car, explique que les voitures des années 70, sous l’effet de la crise pétrolière, s’étaient rationalisées pour consommer moins. Mais depuis,

« Le respect de l’injonction de croissance économique du secteur implique (…) :

  • le renouvellement accéléré du parc automobile qui permet de maintenir le volume des ventes (mesuré en unités vendues) et utilise notamment les techniques « d’obsolescence sociale » jouant sur la psychologie du consommateur (attrait pour la nouveauté) et sur la stratégie marketing (qui rend les produits démodés aux yeux des consommateurs) ;
  • la diminution des coûts de fabrication et l’orientation des achats vers des produits plus chers, techniques qui vont toutes deux permettre de faire croître les marges bénéficiaires par unité vendue ; la deuxième technique implique également des stratégies marketing suscitant le désir pour des objets ayant peu de rapport avec la satisfaction des besoins objectifs de mobilité ».

N’est-ce pas la même logique adoptée par les équipementiers que dénoncent les tenants de la chaussure minimaliste ?

La logique de ces industries, strictement guidée par les exigences boursières, s’éloigne toujours plus de la rationalité et de la science, ignorant les conséquences de ce choix – dramatiques dans le cas de l’automobile.
Pour procéder aux choix de production, les ingénieurs, dans le cas de l’automobile, et les experts en biomécanique humaine, dans le cas des chaussures de sport, ont été remplacés par des traders.

Jusqu’où laissera-t-on cette logique de l’inutile se perpétuer en ignorant de la sorte les conséquences négatives qu’elle génère ? Cet « inutile » qui n’est autre que le symptôme de l’impuissance de ces industries laquelle est, paradoxalement, au fondement de leur mainmise excessive sur nos sociétés de consommation.


  1. Christopher McDougall, Born to run, Editions Guerin, 2012, 410pp.
  2. Nike est né en 1972. Les premiers fabricants de chaussures de sport ont vu le jour fin du 19è, début 20è avec Reebok, Saucony, New Balance et Mizuno. Brooks en 1914, Salomon en 1947, puis les autres (Adidas, Puma, Asics…).
  3. 42 experts provenant de 11 pays ont contribué à établir une définition standardisée des chaussures minimalistes ainsi qu’à la conception de l’Indice Minimaliste. Source : Blaise Dubois et Frédéric Berg, (+ 50 experts internationaux), La Clinique du coureur, La santé par la course à pied, Editions Mons, Angoulème, 2019, 496pp.
  4. Blaise Dubois et Frédéric Berg, (+ 50 experts internationaux), La Clinique du coureur, La santé par la course à pied, Editions Mons, Angoulème, 2019, p.153.
  5. Ibidem, p.166
  6. Ibidem, p.156.
  7. Ibidem, p. 157.
  8. Ibidem, p.187.
  9. Tout sur les Lisa Car et les (e)Lisa Car (version électrique)

Alain Geerts

Communication & Mobilité