Walibi lance speedy pass, une initiation à la société de classes

Walibi lance speedy pass, une initiation à la société de classes

Je n’imaginais pas me trouver un jour en situation de féliciter Walibi – ou toute autre infrastructure semblable – pour son rôle majeur dans l’édification de la conscience politique et sociale des masses adeptes de ses attractions. C’est pourtant ce que je tiens à faire ici. En opposition totale avec Philippe Courard, secrétaire d’Etat aux familles, selon lequel « oser proposer d’éviter les files d’attente moyennant un supplément prohibitif de 35 euros est non seulement antisocial et discriminatoire, mais aussi totalement antipédagogique »[[Le Soir du mardi 11 juin 2013]], je considère en effet que le « speedy pass » mis en œuvre par Walibi constitue une formidable confrontation et une indispensable préparation des jeunes visiteurs à la réalité du monde dans lequel ils vont être appelés à évoluer pendant quelques décennies.

Pour rappel ou mise à niveau de celles et ceux auxquels l’information aurait échappé, le parc d’attraction wavrien propose désormais à ses clients une formule leur permettant d’éviter les interminables et fastidieuses files d’accès aux attractions. Moyennant un supplément de 35 euros ajouté aux 33 du billet adultes ou au 29 du sésame enfants, le « speedy pass » permet à ses détenteurs de savourer sans délai les joies des Bling Bling Madness, Dragon Boat, Fibi’s Bubble Swirl, Haaz’ Garage, Little Swing, Skunx Airlines, Squad Taxi et autres Squad’s Stunt Flight ou Zenko’s Graffiti Shuttle, les plaisirs des Calamity Mine, Challenge of Tutankhamon, Gold River Adventure, Melody Road, Radja River, Salsa y Fiesta et Tuf Tuf Club, les sensations des Buzzsaw, Dalton Terror, Octopus, Psyké Underground ou encore du Spinning Vibe.

Loin de l’abomination « antipédagogique » dénoncée par le secrétaire d’Etat Courard, cette mesure me semble au contraire une « pratique éducative » concourant à « l’ensemble des méthodes utilisées pour éduquer les enfants et les adolescents »[[« Pédagogie : Ensemble des méthodes utilisées pour éduquer les enfants et les adolescents. Pratique éducative dans un domaine donnée ; méthode d’enseignement. » Larousse]]. C’est de l’immersion dans le monde tel qu’il va, de la confrontation au réel, de l’expérimentation in situ. Car le futur du jeune visiteur walibien ne sera-t-il pas qu’une répétition à l’infini de situations discriminatoires ?

J’entends d’ici les remarques sur mon pessimisme congénital et mon négativisme viscéral mais quelles qu’aient pu être les luttes menées et les mesures prises pour tenter de les réduire, la discrimination sociale et l’inégalitarisme restent bel et bien au cœur des sociétés et relations humaines…

Tu es fan de Justin Bieber (« Oooh ouiiiii, il est vraiment trooop bôôôôôôôôô !!!! ») ? Tu veux assister à son concert à Anvers pour lui hurler tes sentiments (« D’jestineeeeeeeee…… Je t’aiiiiiiiiiiiiiiiimmmmmmmmme !!!! ») ?
Si papa et maman ont des pépettes, ils pourront t’offrir le « Justin Bieber VIP Meet & Greet Expérience »© facturé 425 euros et qui te donnera droit à : 1 place de concert dans le Cercle d’or aux 5 premières rangées + 1 Meet & Greet exclusif avec Justin + 1 album vinyle « Believe » dédicacé par Justin + du merchandising exclusif VIP Justin Bieber + 1 sac cadeau Justin Bieber (composé exclusivement pour les détenteurs du package VIP !) + 1 programme-souvenir ou album photo de la tournée Justin Bieber?+ 1 badge « Justin Bieber VIP Tour » avec cordon assorti (édition limitée !) + 1 billet de concert souvenir. Woouaaah…, non ?
Si par contre le compte en banque familial fait de la corde raide entre soldes positif et négatif, tu peux tout au plus espérer recevoir le ticket à 30 euros te donnant l’accès aux tréfonds de la salle d’où, si tu as une vue d’aigle ou de bonnes jumelles, tu entrapercevras ton idole sur l’écran géant qui surplombe la scène.

Cette discrimination, tout comme celle du « speedy pass », apparaît toutefois bien insignifiante au regard de celles qui baliseront des existences où beaucoup de choses se détermineront à l’aulne de cet unique critère : « selon que vous serez puissant ou misérable »[[Les animaux malades de la peste, Jean de la Fontaine]], riche ou pauvre…

Si papa et maman ont des moyens et/ou des relations, tu bénéficieras par exemple d’un enseignement de qualité dans les meilleures écoles « privées car il faut bien reconnaître que dans le public, le niveau est en-dessous de tout ».
A l’opposé, si tes parents ont des revenus modestes et que, comble de malchance, tu habites Saint-Josse, Anderlecht, le bas de Schaerbeek, Droixhe ou Couillet-Queue, il t’appartiendra, à toi et à toi seul, de dévier le cours du destin qui te promet à une scolarité chaotique débouchant sur une filière technique ou d’apprentissage. Et si tu réussis, si tu arrives là où on ne t’attend pas, tu devras combiner ton cursus universitaire avec un (des) job(s) pour survivre dans un kot minimaliste alors que d’autres bénéficieront d’un all in appart, immersion linguistique, cours particuliers, frais et argent de poche assumé par les finances parentales.

Gosse de cité, tu ne pourras compter que sur les « colonies » pour jouir un minimum des vacances ; enfant bien né, tu cumuleras sports d’hiver, séjours balnéaires et escapades saisonnières.

Si tu as des sous, tu seras libre de dire « Merde ! » au climat et aux pères la vertu en rayonnant depuis ta quatre façade surdimensionnée au volant d’un véhicule généreux en CO2 ; fauché, tu devras supporter l’environnement aussi moche que vicié de ton logement étriqué.

Riche, tu t’offriras le bridge ou la prothèse qui perpétuera ta dentition parfaite ; pauvre, tu te résigneras à arborer un sourire édenté.

Je pourrais multiplier les exemples à l’infini mais cela n’apporterait pas grand-chose à une démonstration dont l’évidence me semble proche des constats de Monsieur de La Palisse. Il est temps, dès lors, de passer au « que faire » face à cette situation.

On peut considérer avec fatalisme – et en contradiction avec divers travaux anthropologiques – que cette dualité constitue une donnée indissociable des sociétés humaines, qu’elle a toujours existé et se perpétuera jusqu’à la fin des temps.

On peut aussi, à l’instar de Philippe Courard, jouer les Chevalier Blanc face aux expressions les plus anecdotiques de cet état de choses « antisocial et discriminatoire » et dire que c’est pô bien mais ce n’est pas en fustigeant le symptôme qu’on guérira le mal.

On peut enfin refuser la résignation et s’engager pour tenter d’instaurer sinon un idéal égalitaire, à tout le moins un modèle qui s’en approche autant que possible, notamment à travers un élargissement des fonctions régaliennes.
Cette vision n’a plus trop la cote aujourd’hui où l’opposition entre « gauche » et « droite » est tantôt considérée comme « dépassée », tantôt utilisée comme repoussoir mutuel par ceux se revendiquant de l’une ou de l’autre tout en menant des politiques jumelles. Elle demeure pourtant fondamentale et détient sans doute la clé ouvrant la porte d’un « autre monde »… pour autant qu’elle dépoussière et repense la dichotomie historique entre « ouvriers » et « capitalistes » afin de sortir de sa logique productiviste et d’intégrer les « nouveaux prolétaires » : chômeurs, travailleurs intellectuels à statut précaire et/ou sous-payés, etc.

Quoi qu’il en soit, sachant que le grand soir n’est pas pour demain, autant préparer sans délai ni fausse pudeur celles et ceux qui aujourd’hui comme demain doivent et devront vivre avec ces discriminations antisociales. L’épisode du « speedy pass » revêt dès lors, n’en déplaise à Monsieur Courard, une indéniable dimension pédagogique. Et qui sait si, au-delà d’éphémères aigreurs nombrilistes, il n’engendrera pas l’un ou l’autre embryon de conscience sociale et, rêvons un peu, d’engagement militant…?
Walibi comme porte d’accès à Marx, Bourdieu ou Badiou, qui l’eut cru !

Allez, à la prochaine. Et d’ici là, restez vigilants car, comme le dit le proverbe : « Quand on se noie, on s’accroche à tout, même au serpent. »

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